Robert Villate.
Foch à la Marne.

 

CHAPITRE PREMIER.

LA 9e ARMÉE.


A la date du 4 septembre, c'était la première fois qu'il était fait mention d'une 9e armée, indication qui n'était pas. sans surprendre ceux qui la recevaient (1).

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FORMATION DE LA 9e ARMÉE.

Dès le lendemain de la bataille des frontières, un trou s'était dessiné dans notre dispositif, entre notre 5e armée, attirée vers sa gauche par la nécessité de rester sondée à l'armée britannique, et notre 4e armée, dont le sort était étroitement lié à celui de la 3e, fixée elle-même à Verdun et aux Hauts-de-Meuse.

La bataille de la Meuse---dont l'influence sur les événements ultérieurs devait être si heureuse---avait eu pour conséquence un resserrement de la 4e armée sur sa droite, et cela au moment même où la 5e allait être amenée à se resserrer sur sa gauche, pour livrer la bataille de Guise.

Le 27 août au soir, 20 kilomètres séparaient ces deux armées; cet intervalle ne pouvait que s'élargir considérablement dans la journée du lendemain. A tout prix, il fallait parer à cette grave menace de rupture de notre dispositif.

A défaut de forces immédiatement disponibles pour aveugler cette brèche, le général en chef ne pouvait parer au danger que par une meilleure articulation d'un dispositif apparu, à l'usage, trop rigide. La 4e armée était devenue d'un maniement trop lourd, avec ses 14 divisions d'infanterie et sa division de cavalerie. En la coupant en deux tronçons, on réaliserait un dispositif plus souple, le groupement de gauche étant spécialement chargé d'assurer la liaison avec la 5e armée, la droite restant solidement liée à la 3e.

A qui confier le groupement de forces ainsi créé, sinon au commandant de corps d'armée que les milieux militaires considéraient, avant la guerre, comme le plus apte au commandement d'une armée et qui vient de faire ses preuves en Lorraine, au général Foch?

Le 28 août dans la matinée, le général Joffre a donc télégraphié au commandant de la 2e armée de diriger d'urgence sur le G. Q. G. le général Foch, « dont il a besoin pour un commandement important ».

Parti de Toul en automobile, le général Foch arrive vers 17 heures à Vitry-le-François. Il est mis au courant de la situation générale des armées alliées et des intentions du général en chef. Il fait prendre dans les bureaux du G. Q. G. les renseignements indispensables à l'exécution de la mission qui va lui être confiée. Il dîne avec le général Joffre, et, après une brève nuit de repos, il est parti le 29, porteur de cet ordre qu'il doit remettre au général de Langle, commandant de la 4e armée :

Les 9e et 11e C. A. et la 9e D. C. formeront un groupement particulier aux ordres du général Foch, qui, relevant du commandant de la 4e armée, aura pour mission de couvrir le mouvement de cette armée contre les forces adverses qui déboucheraient de la région de Rocroi.

Le général Foch se tiendra en relation avec la droite de la 5e armée, dont la 4e D. C. est vers Landouzy (est de Vervins).

La direction générale de repli du groupement est entre Saint-Erme et Guignicourt, point sur lequel une division du 6e C. A. (42e) est dirigée par voie de fer. Cette division entrera dans la composition du groupement (2).

J. JOFFRE.

L'intention du général en chef était bien de constituer une nouvelle armée. Mais une telle opération ne s'exécute pas du jour au lendemain. Organe administratif et nourricier en même temps qu'organe de commandement et de manoeuvre, une armée a besoin de services; l'organisation de ces services demande du temps. Jusqu'à ce qu'ils aient été constitués, le nouveau groupement, auquel on donnera le nom de « détachement d'armée », pour reprendre une expression de la vieille terminologie militaire qui paraissait abandonnée (3), sera subordonné, en fait, à la 4e armée. Ce sera seulement le 4 septembre qu'il recevra, avec le nom de 9e armée, sa complète indépendance.

Le vainqueur de la Grande Guerre est assez connu pour qu'il soit superflu d'esquisser son portrait au seuil de ce livre à toutes les pages duquel on le verra agir. Il n'est cependant pas indifférent de rappeler qu'il a été un des plus brillants professeurs de l'Ecole de guerre, un de ceux dont l'influence a été la plus profonde, et qu'il a dirigé ensuite cette Ecole, après avoir vu son avancement ralenti, sinon suspendu, par les circonstances politiques. Général de division à 60 ans seulement, il commandait le 20e corps à Nancy depuis un an environ quand la guerre a éclaté. Si, dans certaines sphères, on a gardé à son endroit des préventions qui lui eussent sans doute fermé les portes du Conseil supérieur de la guerre, son prestige intellectuel est considérable dans l'armée tout entière, et notamment dans l'état-major, dont presque tous les officiers ont été ses élèves. Aussi, non seulement personne ne s'étonne de voir le général Joffre l'appeler à faire face à une situation particulièrement critique; mais il pourra se permettre de donner certains ordres qui, émanés d'un autre chef, auraient provoqué l'étonnement et la méfiance. Les événements vont montrer qu'il n'est pas seulement un théoricien, mais un homme d'action; que, par l'énergie et les facultés de commandement, il est lui-même un de ces « maîtres de la guerre », dont il a analysé et exposé de façon si lumineuse les principes et les actes.

La mission qui incombe au nouveau commandant de cet organe, au rôle et aux attributions assez mal précisées jusque-là, le détachement d'armée, est délicate. Les défauts et les faiblesses de l'outil ajoutent encore aux difficultés de la tâche.

Le 11e corps, que commande depuis quelques mois le général Eydoux, est épuisé physiquement. Il a pris une part glorieuse à la bataille des Ardennes, le 22 août : ses régiments y ont eu de 300 à 600 tués. Sur la Meuse, du 26 au 28 août, il a eu trois journées de rudes combats, où il a achevé de perdre les meilleurs de ses cadres. Pour nous borner ici à un seul chiffre, l'un de ses régiments, le 64e, n'a plus, le 7 septembre, que 7 officiers. Il ne sera pas recomplété en effectifs avant la Marne. Ses deux divisions sont commandées, la 21e par le général Radiguet, la 22e par le général Pambet.

Le 9e corps, commandé par le général Dubois, est en meilleur état. Il n'a pas été engagé dans la bataille des Ardennes; mais, depuis le 27 août, il a livré les combats rudes et glorieux auxquels on peut donner te nom de bataille de Signy-l'Abbaye---Rethel (4). Fatigué lui aussi, il est un peu plus riche en cadres. Une grande confiance réciproque semble animer les chefs, du commandant de corps d'armée aux commandants de brigades. Maïs ce n'est pas assez dire que parler à son sujet de défaut d'homogénéité : c'est la formation la plus hétérogène qu'on puisse imaginer. Il était en Lorraine quand un ordre subit l'a transporté vers notre aile gauche; la bataille de Morhange a interrompu les embarquements; chaque division a laissé en Lorraine une de ses brigades et une partie de son artillerie; on a constitué une 17e division provisoire avec les éléments transportés, c'est-à-dire environ une brigade d'infanterie de chacune des divisions, deux groupes d'artillerie de l'une et un. groupe de l'autre. Cette division est commandée provisoirement par le général Moussy, brave soldat qui sera tué quelques semaines plus tard dans les Flandres, mais qui se sent mal à l'aise dans ce commandement, destiné à être donné, dès le lendemain de la bataille, au brigadier laissé en Lorraine, plus ancien que lui, le général Guignabaudet. L'autre division du 9e corps a été remplacée par la division du Maroc, elle-même assez bizarrement composée d'un régiment colonial, d'un régiment de marche de zouaves, d'un régiment de marelle de tirailleurs à quatre bataillons et d'un régiment mixte de zouaves-tirailleurs, les deux premiers formant une brigade aux ordres du général Blondlat, les deux autres groupés sous le commandement de l'un des chefs de corps, le colonel Cros. Cette division ne dispose que de deux groupes d'artillerie, un groupe métropolitain et un groupe colonial. Commandée par un chef jeune et ardent, elle s'est brillamment comportée dès son entrée en ligne; mais elle a déjà perdu une grande partie de ses cadres : à la date du 31 août, par exemple, le régiment colonial ne comptera plus que 11 officiers et 880 hommes et devra être fondu en un seul bataillon.

Aux 52e et 60e divisions de réserve, comme aux autres divisions du même type, il avait manqué, dès l'origine, l'encadrement solide nécessaire pour compenser leur manque de cohésion et leur insuffisante préparation aux opérations actives. Certes, leurs unités étaient capables d'un effort et même d'un élan de courte durée, quand elles étaient enlevées par des chefs ardents ayant réussi à s'imposer par leur bravoure; mais leur aptitude manoeuvrière était nulle; leur capacité de résistance avait été ébranlée dès le premier échec; leur discipline était plus médiocre encore. Dans Attichy, le 30 août, la 60e division donnera le triste spectacle de scènes de pillage et de panique : « des tas de bouteilles jonchaient les rues et les places; le vin coulait dans les ruisseaux », dit un témoin; et un autre : «les réservistes débandés jettent dans les fossés sacs, chaussures, vestes neuves, cartouches... et fusils » (5). Le général Foch doit donc, dès qu'il le peut, faire passer en deuxième ligne ces divisions de réserve pour les reconstituer, et changer le commandant de l'une de ces divisions. A la Marne, la 52e division sera commandée par le général Battesti, la 60e par le général Joppé.

La 42e division est une admirable unité, bien en mains, qui, sous les ordres du général, Grossetti, va acquérir une réputation presque légendaire. Mais, détachée de son corps d'armée d'origine et bien que relevant directement de l'armée, il lui manque une partie des organes dont sont dotées organiquement les divisions ne faisant pas partie d'un corps d'armée. L'absence de ces organes ne peut manquer de la gêner au cours de la bataille. Par contre, elle possède 5 groupes d'artillerie.

Enfin, la 9e division de cavalerie, que commande le général de l'Espée, est de formation récente : elle a été constituée, en septembre 1913, par la réunion d'une brigade de cuirassiers et de deux brigades de dragons. Il lui manque, à elle aussi, une partie de ses organes. Elle n'avait jamais été rassemblée, avant la guerre, pour manoeuvrer sous les ordres du général de division. Elle a néanmoins fait très bonne figure au combat de Neufchâteau (6). Mais l'armement de ses cavaliers, gênés les uns par leur cuirasse, les autres par leurs lances, privés de baïonnettes et ne disposant que de 66 cartouches de carabine, les rend peu aptes au combat à pied.

Pour fondre et pour mettre en oeuvre des troupes si diverses et si peu homogènes, le général Foch ne dispose même pas d'un état-major normal.

Le même ordre qui l'a convoqué au G. Q. G. a prescrit de diriger en même temps sur Vitry le lieutenant-colonel Devaux, du 3e bureau de la 2e armée, et le lieutenant-colonel Weygand, du 5e hussards. Ces deux officiers supérieurs sont devenus, l'un son chef, l'autre son sous-chef d'état-major. On sait quelle amitié le liera avec l'un d'eux, qui restera son fidèle et infatigable second. Mais, à cette date, cette intimité ne s'est pas encore établie entre eux. On croit généralement que le lieutenant-colonel Weygand a été choisi comme chef d'état-major par le général Foch. Il n'en est rien. Le G. Q. G., en choisissant, pour constituer le nouvel état-major, le chef du 3e bureau de la 2e armée et un officier supérieur qui s'était fait remarquer récemment au Centre des hautes études militaires, mais qui n'était pas breveté, avait même pensé que ce serait le premier qui serait le chef d'état-major; le second s'initierait à la pratique du service d'état-major dans les fonctions de sous-chef. En arrivant à Vitry, le général Foch s'est enquis de leur ancienneté réciproque : Weygand est le plus ancien; il est pris comme chef d'état-major. Il résulta des conditions de cette désignation que, jusqu'après la bataille de la Marne, il régna entre eux une certaine réserve.

Au G. Q. G., on a donné au général Foch quelques officiers : le commandant Naulin, qui sera son chef de 2e bureau; le capitaine Requin, dont il va faire le principal de ses officiers de liaison, celui qu'il appelle son « chien de berger ». Il emmène l'officier interprète André Tardieu, qui erre inoccupé dans les couloirs du G. Q. G., et qui sera, pendant la bataille, l'un de ses officiers de liaison. Peu à peu rejoindront le commandant Desticker, qui sera son chef du 3e bureau; le capitaine Audibert, qui, pendant quelques jours, sera presque à lui seul, son 1er bureau, et à qui incombera la lourde charge de ravitailler l'armée pendant la bataille de la Marne. Mais ce n'est qu'après cette bataille que l'effectif de cet état-major sera celui d'un état-major d'armée. Un officier envoyé en liaison au détachement d'armée le 31 août trouva à la mairie de Sommepy, quartier général de ce détachement, «un médecin écrivant un ordre que lui dictait l'interprète à l'aide de quelques notes » : c'était l'état-major, les quelques autres officiers étant tous en liaison auprès des corps d'armée et des divisions. La situation ne se sera pas sensiblement améliorée au moment de la bataille.

La tâche, déjà si lourde, du nouveau chef d'état-major, se trouve donc compliquée par la nécessité de parer à l'insuffisance numérique de son personnel et d'amalgamer ce personnel venu d'un peu partout. Il y a là des officiers de tout premier ordre; mais, quelque brillantes que soient ces personnalités, et précisément même en raison de la valeur de ces personnalités, il faudra tout le talent organisateur du chef d'état-major pour que leur groupement constitue un véritable état-major, au fonctionnement régulier et harmonieux (7).

* * *

 

L'ACTION DU GÉNÉRAL FOCH.

En dépit de ces difficultés de toutes natures, le premier ordre que le général Foch, en arrivant à Machault, le 29 août, a donné à ses troupes en retraite, qui, dans cette journée du 29 août, avaient encore été bousculées par l'ennemi, a été un ordre d'attaque. Le fait est tout à fait caractéristique : le général Foch inaugurait ainsi une méthode que nous allons le voir appliquer pendant toute la bataille de la Marne, et qu'il appliquera de même dans les Flandres quelques semaines plus tard. Sans doute, les circonstances imposent-elles ici un tel ordre d'attaque : il faut, à tout prix, empêcher l'ennemi d'atteindre l'Aisne et les ponts de Rethel. Mais, à défaut de ces circonstances, un grand principe le lui eût dicté. Non pas, certes, l'idée de l'offensive, a priori, envers et contre tout : ce faux dogme, le colonel Foch, professeur à l'Ecole de guerre, l'a combattu en tant que dogme. S'il attaque ici,---si, comme nous le verrons, il ne cessera pendant la bataille de prescrire d'attaquer,---c'est parce qu'il sait que, tandis que la retraite dissocie, l'offensive unit, qu'il s'agisse de contingents alliés combattant côte à côte ou d'unités au moral ébranlé.

Cette offensive, cependant, ne pouvait être que momentanée : la situation générale de nos armées, et surtout l'attitude de nos alliés anglais rendaient impossible, avant quelques jours, l'offensive générale. Il fallait au préalable préparer celle-ci, et, pour commencer, après avoir échappé à l'étreinte ennemie, ressouder notre dispositif.

La retraite a donc recommencé : sur la Retourne, puis sur la Suippe, puis sur la Vesle, puis sur la Marne, puis vers la Seine, fatigante et démoralisante. On souffre d'abandonner à l'ennemi une telle étendue du territoire national; on souffre surtout de voir ces lamentables colonnes d'émigrants qui fuient devant les horreurs de l'occupation, et que le général Foch doit, pour diminuer le désordre, parquer hors des routes sauf de 15 heures à 24 heures.

Cette période est spécialement pénible pour les divisions de réserve, où le désordre dépasse toute limite. La 5e division, notamment, était, dit un rapport, « dans un état de désorganisation qui la rend momentanément inutilisable... A travers la campagne, à droite, à gauche, des régiments se traînent, harassés... Partout, des isolés, à l'orée des boqueteaux, sur le revers des routes, dorment épuisés, recrus de fatigue, et le nombre de ceux qui se serrent autour du drapeau diminue sans cesse » (8). La grande préoccupation des généraux commandant les 9e et 11e corps est alors d'éviter la contamination de leurs unités par les nombreux détachements d'isolés qui les traversent. Quelque pénibles que soient ces constatations, il ne faut pas reculer devant elles; elles permettent d'apprécier à sa valeur l'effort de la Marne et de mieux comprendre certaines faiblesses.

Heureusement, des cadres et des renforts commencent à arriver de l'intérieur. Heureusement aussi, d'une façon générale, le ravitaillement s'exécute bien. « Le fonctionnement des services, dit le général Dubois, fut véritablement remarquable. Les troupes puisèrent dans l'ordre et la régularité qui y présidèrent une confiance bienfaisante. L'honneur en revient, d'une part, à la prévoyance et au savoir des officiers d'état-major et, d'autre part, aux incessantes et heureuses initiatives d'un service d'intendance toujours en éveil (9). » Heureusement enfin, certaines unités, notamment au 9e corps, et plus spécialement la division du Maroc, ont l'impression de n'avoir jamais reculé sous la pression de l'ennemi, mais pour des raisons extérieures, par ordre, et souvent même après l'heure fixée par le commandement.

Les ordres du détachement d'armée pour le 5 septembre prévoient la continuation de la retraite, et même une retraite assez prolongée :

Bergères-lès-Vertus, 4 septembre.

I.---Demain, 5 septembre, continuation du mouvement vers le sud, en vue de réaliser la situation ci-après

A) ARRIÈRE-GARDES.---A environ 3 kilomètres nord de la ligne Sommesous---Fère-Champenoise---Sézanne.

B) ZONES DE MARCHE ET DE STATIONNEMENT :

11e corps et 60' D. R. : entre la route incluse de Châlons à Arcis-sur-Aube et la ligne incluse Trécon---Clamanges --Normée---Semoine---Viapres-le-Petit---les Grandes-Chapelles.

9' corps et 52e D. R. entre la ligne ci-dessus exclue et la ligne exclue Etrechy---Aulnizeux---Bannes---Connantre---Ognes---Thaas---Saint-Saturnin---Etrelles---Saint-Oulph.

42' division : entre la ligne ci-dessus incluse et la ligne incluse Le Mesnil-Broussis---Allemant est---Saint-Loup---Linthelle---Gaye---Queudes est---Anglure---Saint-Just-Sauvage---Sauvage est---Maizières-la-Grande-Paroisse.

C) PARCS ET CONVOIS---Dans la zone de marche de leurs unités et au sud de l'Aube (les localités de la rive sud incluses).

D) LIMITE AVANT DE LA ZONE DES ÉTAPES.---Ligne Romilly-sur-Seine---Méry-sur-Seine---Nozay (les localités situées sur cette ligne incluses) .

II.---PROTECTION DE LA MARCHE.---Mêmes dispositions que pour la journée du 4 septembre. En fin de marche, les arrière-gardes se retrancheront sur leurs positions.

III.---LIAISONS.---Assurées à l'est par le 11e corps avec le 17e qui occupe ce soir Dommartin-Lettrée (10) ; à l'ouest, par la 42e division avec le 10e corps, sur la limite ouest de la zone de-marche (lu détachement d'armée.

IV.---Les éléments d'armée partiront le 4 septembre à 23 h. 30.

Les parcs et les convois auront dépassé, à 2 h. 30, la ligne Allemant---Fère-Champenoise---Mailly.

Les queues des divisions de réserve devront avoir dépassé, à 3 h. 30, la ligne Colligny---Villeseneux.

Les corps d'armée et la 42e division déboucheront à 3 h. 30 de la ligne Loisy-en-Brie---Bergères-lès-Vertus---Cheniers.

V.---QUARTIERS GÉNÉRAUX ET POSTES D'ARMÉE

Q. G. A. : Plancy.
11e corps : Sommesous.
9' corps : Gourgançon.
42e division : Pleurs.
60e D. R. : Herbisse.
52e D. R. : Boulages.

Cet ordre sera en cours d'exécution lorsque parviendra l'ordre du général en chef pour l'offensive. C'est donc bien cet ordre qui nous donne la situation de départ de notre 9e armée pour cette offensive.

* * *

 

LES ARMÉES ALLEMANDES.

Le 25 août, le général von Moltke s'estime vainqueur, puisque le centre et la gauche français, battus dans les Ardennes et à Charleroi, abandonnent la lutte. Il prescrit dès ce jour des transports de troupes sur le front oriental, menacé par les Russes. Six corps d'armée doivent quitter la France, en particulier le corps de réserve de la Garde, de la IIe armée, et le Xle corps, de la IIIe armée. Le succès de von Klück sur les Anglais, le 26 août, au Cateau, confirme le commandement suprême dans sa confiance en la victoire. Aussi, le 27 août, le général von Moltke envoie-t-il une instruction générale pour la continuation des opérations (11).

Le 28 août, la IIIe armée marche vers le sud-ouest; faute de cavalerie, elle ne voit pas la brèche qui s'est créée entre les 4e et 5e armées françaises. De plus, elle est appelée par le duc de Würtemberg, elle répond à la demande de secours de la IVe armée et fait face au sud-est. Le 29, après une rencontre avec l'aile droite de l'armée du général de Langle de Cary, elle reprend sa marche dans la direction du sud vers Attigny et non vers le sud-ouest.

La Ire armée a pris contact avec les avant-postes de l'armée de manoeuvre, que le général Joffre concentre sur sa gauche vers Amiens, mais elle ne semble pas se rendre compte de la valeur de ces éléments. Le général von Klück, qui commande cette Ire armée, veut gagner le flanc des Anglo-Français pour les éloigner de Paris. Hypnotisé par le repli anglais après Le Cateau, il ne voit plus que notre 5e armée. Il se dirige sur Compiègne. La IIe armée, pendant ce temps, atteint l'Oise, de Guise à Saint-Quentin.

C'est là qu'elle se heurte à la 5e armée. Pour venir à bout d'une résistance qui s'affirme très sérieuse, le général von Bülow, commandant la IIe armée, demande à la Ire armée de venir à la bataille en convergeant vers La Fère et Laon. Von Klück, cède à l'invite de von Bülow; il se rabat sur l'Oise, et atteint le front Coucy---Ressons-sur-Matz---Tricot. Alors, il rend compte au grand quartier allemand que les ordres initiaux ne sont pas exécutés et que la conversion éventuelle vers le sud est en cours. Cette conversion est le fait des subordonnés; cependant, le général von Moltke ne fait rien pour remédier à la situation.

Bien plus, le 1" septembre, il pousse tout le monde vers le sud, en invitant tous les chefs d'armée à agir en liaison mutuelle. Et dans la nuit du 2 septembre, il envoie un nouvel ordre :

L'intention du commandement est de couper les Français de Paris en direction du sud-est. La Ire armée suivra, en s'échelonnant, la IIe, et assumera dorénavant la protection du flanc des armées.

Or, von Klück a continué sa marche vers le sud-est, après un crochet vers le sud-ouest, le 2, pour accrocher les Anglais; il revient sur la 5e armée française, que von Bülow a laissé partir en perdant vingt-quatre heures devant La Fère. Il en résulte que son armée précède la IIe armée d'une journée de marche. Elle est en avant, au lieu d'être prête à suivre, en s'échelonnant. Un de ses corps, le IXe, a suivi les Français sans arrêt, il les a accrochés un moment à Château-Thierry; mais, par conséquence, il se trouve sur les routes de marche que doivent suivre les corps de la IIe armée.

Les comptes rendus parvenus au commandement allemand dans les journées du 3 et du 4 septembre montrent combien peu les ordres donnés sont exécutés, combien les initiatives des commandants d'armée ont apporté de troubles dans l'exécution de la manoeuvre projetée.

Pour remédier à une telle situation, le 4 au soir, le général von Moltke envoie un ordre en vue de la manoeuvre à poursuivre. Cet ordre, expédié vers 19 h. 30, est confirmé le lendemain matin.

Il n'est plus possible... de refouler toute l'armée française dans la direction du sud-est contre la frontière suisse. Il faut plutôt s'attendre à voir l'ennemi rameuter de nombreuses forces dans la région de Paris et... menacer le flanc droit des armées allemandes. Les Ire et IIe armées doivent, en conséquence, demeurer face au front est de Paris. Elles auront pour mission de s'opposer offensivement aux entreprises ennemies venant de la région de Paris et de s'appuyer réciproquement dans ces opérations. La IIIe armée prendra sa direction de marche sur Troyes, Vendoeuvre. Selon la situation, cette armée sera appelée, soit à soutenir les IIe et Ire armées au delà de la Seine dans la direction de l'ouest, soit à participer aux combats de notre aile gauche en direction du sud et du sud-est.

En conséquence, Sa -Majesté ordonne...

[La Ire armée, entre l'Oise et la Marne, occupant les passages de la Marne à l'ouest de Château-Thierry.]

La II' armée continuera à faire face an front est de Paris, pour enrayer offensivement toute tentative de l'ennemi venant de Paris... entre la Marne et la Seine---il importe de mettre la main sur les passages de la Seine entre Nogent et Méry---... Le Ier corps de cavalerie passera une division à la IIIe armée, il observera le front sud de Paris entre la Marne et la Seine en aval de Paris. La IIIe armée progressera vers Troyes, Vendoeuvre. Elle recevra une division de cavalerie cédée par le Ier corps de cavalerie. Exploration vers la ligne Nevers---Le Creusot, en y affectant l'aviation nécessaire (12) ...

Nous verrons plus loin les conséquences de cet ordre. Il respire l'optimisme, malgré la nécessité dans laquelle le commandement s'est trouvé de modifier ses ordres. Il tire cet optimisme des renseignements reçus des armées.

Celles-ci ne comprennent pas que les mouvements français constituent un repli méthodique. Comme Bülow, on est disposé à voir « que les Français sont en fuite »; comme Klück, que « l'ennemi est sur le point d'être désorganisé ». « Les quantités d'équipements et de munitions abandonnées le long des routes sont un indice de la désorganisation des troupes françaises. Le corps de cavalerie Richthoffen signale qu'un bataillon de zouaves s'est dispersé au premier coup de canon, jetant armes et bagages. L'ennemi paraît fortement ébranlé (13). »

Tout paraît réussir. Au 34e jour de la mobilisation allemande, les pointes de cavalerie sont à 50 kilomètres de Paris; Reims est occupé par la Garde et les Saxons. Le gouvernement français s'est transporté à Bordeaux. On a craint une résistance sur la Marne. La journée du 4 n'est marquée, au passage de cette rivière, que par des engagements sans importance.

Cependant, von Moltke est indécis. Si, après Charleroi, il a cru que la décision de la guerre était obtenue, que les Français, ayant employé toutes leurs forces, ne pourraient réunir de nouvelles armées et recompléter leurs effectifs, les dures batailles de Guise, de la Meuse, de l'Aisne l'ont inquiété : « Nous avons eu des succès, mais nous n'avons pas encore vaincu... Le vainqueur a des prisonniers. Où sont nos prisonniers? Nous en avons fait 50.000, nous avons capturé peu de canons. Les Français se sont repliés méthodiquement et en ordre, le plus difficile reste à faire (14). »

Comme il a déjà prélevé six corps sur le front français pour les envoyer en Prusse orientale, c'est qu'il estime la situation favorable (15).

Chose curieuse, personne, ni au commandement suprême, ni aux différentes armées, ne semble avoir connu la création et la présence du détachement d'armées Foch, puis de la 9e armée dans les plaines de Champagne.

A la date du 5 septembre au matin, les armées allemandes qui vont livrer la bataille de la Marne sont échelonnées entre Paris et Verdun.

La Ire armée (général von Klück) s'étend depuis Ermenonville jusqu'à Esternay. Elle se trouve en face de la garnison mobile de Paris et de l'armée anglaise.

La IIe armée, commandée par le général von Bülow, comprend 8 divisions d'infanterie et 2 divisions de cavalerie. Elle se trouve en arrière de la Ire, entre Montmirail et Vertus. Elle est opposée à l'aile droite de la 5e armée et à la 9e armée.

La IIIe armée, l'armée saxonne, sous les ordres du général von Hausen, est sur la Marne entre Tours et Châlons. Elle a 6 divisions d'infanterie. De ses cantonnements, elle pourrait, en marchant droit au sud, pénétrer dans la brèche qui existe entre les 4e et 9e armées.

La IVe armée, commandée par le duc de Würtemberg, fait face à la droite de la 4e armée, sur la rive gauche de l'Ornain, entre Vitry-le-François et Revigny.

La Ve armée, sous les ordres du prince héritier de Prusse, est opposée à la 3e armée; elle s'étend de Villers-en-Argonne à la Meuse, en aval de Verdun.

* * *

 

LES IIe ET IIIe ARMÉES ALLEMANDES.

Les deux armées qui nous intéressent pour l'étude de la bataille des Marais de Saint-Gond sont les IIe et IIIe armées.

La IIe armée comprend le Xe corps actif et le Xe Corps de réserve, le corps de la Garde, les VIIe corps actif et Vlle corps de réserve, ce dernier non disponible, car il est resté devant Maubeuge avec une brigade du VIIe corps actif.

Elle dispose aussi d'un corps de cavalerie de deux divisions, sous les ordres du général von Richthoffen.

Le colonel-général von Bülow, qui la commande, avait été autrefois désigné comme chef d'état-major général, comme successeur de Schlieffen. La mésintelligence qui existait entre ces deux hommes lui fit préférer Moltke. Cependant, il passait pour un excellent conducteur d'hommes. C'était à lui qu'on devait une partie de la forte organisation et de l'instruction tactique de l'armée. Il est difficile de savoir s'il était déjà sérieusement malade et s'il avait des moments d'absence que le docteur Bircher attribue à l'artério-sclérose qui le minait (16).

Formés par des recrutements prussiens et hanovriens, les différents corps de cette armée représentent une force réelle qui a montré sa valeur aussi bien sur les bords de la Sambre qu'à Guise. Malheureusement, ils ont éprouvé de sérieuses pertes dans ces différentes batailles. Quelques chiffres permettront d'apprécier la diminution des effectifs qui en résulte. Diminution très sensible du fait que peu de renforts ont été demandés à l'Allemagne et qu'aucun n'a été reçu :

Au Xe corps actif, le 73e régiment d'infanterie demande un renfort de 38 officiers et 1.258 hommes; le 78e a déjà perdu 43 officiers et 1.229 hommes; le 91e a laissé en Belgique et dans le nord de la France 22 officiers et 950 hommes.

Le VIIe corps actif, peu engagé jusqu'à la Marne, n'a eu de pertes sérieuses que devant Liége : le 53e régiment d'infanterie a perdu 20 officiers et 399 hommes; le 57e a eu 19 officiers et 479 hommes mis hors de combat.

Le corps de la Garde a été très éprouvé à Charleroi et à Guise. Le 1er régiment de la Garde à pied a perdu 36 officiers et 321 hommes; le 2e a laissé sur les champs de bataille 27 officiers et 772 hommes; le 3e a eu 23 officiers et 789 hommes hors de combat; le 4e, moins éprouvé, a cependant perdu 14 officiers et 275 hommes. Le 2e régiment de grenadiers de la Garde a eu 11 officiers et 379 hommes tués ou blessés (17).

La IIIe armée est une armée saxonne. Elle est commandée par le général von Hausen, l'ancien ministre de la guerre saxon. Hausen souffre, à ce moment, d'une crise de typhus, malgré tout il continue à donner ses ordres. Elle ne comprend que des unités saxonnes, les XIIe corps actif et XIIe corps de réserve et le XIXe corps actif. Plus faible comme effectifs que la IIe armée, l'armée saxonne ne dispose pas de division de cavalerie. Von Hansen a été réduit, pour constituer une cavalerie d'exploration, à prélever des unités sur les régiments de corps d'armée.

Depuis le début des opérations, cette armée a été relativement peu engagée; elle a subi peu de pertes. Au XIIe corps, qui est le plus éprouvé, le 182e régiment a laissé, dans les Ardennes et en Champagne, 15 officiers et 250 hommes; le 177e régiment a perdu 12 officiers et 541 hommes; le 104e régiment a eu 31 officiers et 637 hommes hors de combat. Si ces diverses unités ont été peu engagées, elles ont, par contre, fourni des efforts très sérieux dans les marches et contre-marches qui caractérisent l'avance saxonne pendant le premier mois de la guerre. Tiraillée de gauche et de droite, appelée vers l'ouest par l'armée von Bülow, appelée vers l'est par l'armée du duc de Würtemberg, elle a couvert presque autant de kilomètres que les corps d'armée qui étaient à l'aile marchante. Il en résulte que les troupes sont fatiguées.

Car il est à remarquer que cette marche victorieuse de l'armée allemande à travers la Belgique et le nord de la France ne se fait pas comme une simple promenade. Les étapes sont longues, elles sont dures par de chaudes journées d'août. Dans beaucoup de régiments, des hommes ont été évacués pour des blessures aux pieds, pour fatigue extrême, etc... D'autre part, les ravitaillements n'ont pas fonctionné avec une grande régularité. A bien des reprises, les trains n'ont pas suivi les combattants, aucune distribution n'a eu lieu. Il a fallu se nourrir. sur place, par réquisition. Si les unités de la IIe armée ont généralement trouvé les vivres nécessaires dans la région de la vallée de l'Oise, les unités qui traversaient la Champagne n'ont pas toujours eu du pain en quantité suffisante. Le fourrage pour les chevaux a été rarement touché et les ressources des pays parcourus ont été insuffisantes. Enfin, le gros travail de sûreté demandé à la cavalerie n'a pas toujours permis de donner les soins nécessaires aux chevaux.

Telle est, dans ses grandes lignes, la situation des deux armées allemandes qui vont rencontrer la 9e armée, mais ces renseignements n'étaient pas en possession du général Foch au moment de la bataille. Il est intéressant de voir maintenant quelle idée de la situation de ses adversaires se faisait le commandant de l'armée.

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LA SITUATION VUE PAR LE GÉNÉRAL FOCH.

A son passage au grand quartier général, au moment de sa prise de commandement, le général Foch a appris qu'il y a environ six corps identifiés à la IIe armée; trois, peut-être quatre, à la IIIe armée; cinq à la IVe armée. On sait qu'il y a eu des transports de troupes vers le front russe, mais on ne connaît encore ni leur importance, ni les armées sur lesquelles les prélèvements ont eu lieu.

Les combats livrés par le détachement d'armée ont permis de préciser la nature des éléments qui sont en face. Le 2 septembre, on croit à la présence du XIIe corps de réserve à côté du XIIe corps actif. Le 4 septembre, le 11e corps a été violemment attaqué dans la matinée. Les déclarations des prisonniers et des déserteurs ont permis d'avoir des renseignements sur la fatigue et les pertes des troupes allemandes. La fatigue réelle est due aux marches exécutées presque sans repos. Les étapes de 30 kilomètres n'ont pas été une exception. La destruction des voies ferrées et la longueur des étapes ont désorganisé les services de ravitaillement. Bien souvent, les, hommes n'ont eu que des conserves à manger. Les pertes paraissent sérieuses. Des prisonniers déclarent que certaines compagnies ne comptent plus que 30 hommes, soit par suite de blessures, soit à cause des évacuations après les marches. Les pertes sont lourdes aux 177e et 178e régiments d'infanterie, qui appartiennent tous deux à la XXXIIe division d'infanterie (18).

Enfin, l'aviation a été très active. Elle a fourni des renseignements intéressants. Le 4, par exemple, elle confirme la marche des Allemands vers le sud, des colonnes de toutes armes franchissent la Marne à Vaux, Charly-sur-Marne, Château-Thierry. Des unités sont vues à Reims, Bouy, Saint-Etienne, Courtisols. Quatre colonnes, d'environ une division, ont été vues, avec leurs têtes de colonne, à 10 heures, à Lépine, Saint-Etienne-au-Temple, Mourmelon-le-Petit, Les Petites-Loges.

Le 5, on apprend par l'aviation qu'il n'y a plus d'Allemands au nord de la Marne, en face de la 5e armée. Vers 11 heures, les colonnes ennemies sont signalées vers Champaubert, Etoges, Bergères et Vertus. Quelques éléments de cavalerie sont vus vers Vatry, couvrant sans doute les mouvements des Saxons. Des colonnes, d'un effectif voisin d'un corps d'armée et d'une division de cavalerie, ont atteint, vers 11 heures, la ligne Bussy-le-Repos---Francheville, et un corps d'armée a été vu, vers 10 heures, se dirigeant en deux colonnes sur Châlons et Moncetz.

C'est avec ces renseignements que le général Foch va avoir à prendre ses décisions pour exécuter l'ordre du général commandant en chef qui prescrit la reprise de l'offensive.


CHAPITRE II --- Le terrain de la bataille

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