Robert Villate.
Foch à la Marne.

 

CHAPITRE IV.
LA PRISE DE CONTACT
(6 septembre).


Les événements de la journée du 6 vont justifier le trouble et aggraver l'incertitude. Sur tout le front de la 9e armée, on se met, en effet, en mesure d'attaquer; mais c'est l'ennemi qui attaque et qui, sur une partie de ce front, nous oblige à reculer.

* * *

 

LA 42e DIVISION.

Cette division ayant pour mission de couvrir la droite de la 5e armée, il est nécessaire de voir ce qu'a fait cette droite, le 10e corps, et d'autant plus que 10e corps et 42e division combattent étroitement liés, d'une liaison qui va même jusqu'au mélangé des unités.

Le 10e corps (33) a ses 19e et 20e divisions accolées, dans la région au sud-ouest de Sézanne, la 51e division de réserve, rattachée à ce corps d'armée, en seconde ligne. D'après les ordres du général Franchet d'Esperey, il doit attaquer en direction générale Meurs, Soigny, Vauchamps; la 20e division en échelon en avant, la 51e suivant, au début, cette division. La 20e division accole, elle aussi, ses deux brigades et dispose sa brigade de droite, la 40e, en échelon avancé. Chacune de ces brigades a en première ligne un régiment, le 2e à la 40e brigade, suivi du 47e en seconde ligne, le 25e à la 39e brigade; le 136 est en réserve de division.

Comme toute la 5e armée, la 20e division débouche et progresse d'abord sans encombre, mais ne tarde pas à être arrêtée. C'est à hauteur de Charleville qu'elle se heurte aux unités du Xe corps de réserve allemand en marche vers le sud. Le 25e ne peut dépasser le chemin Charleville---La Recoude, tandis que le 2e essaye vainement de déboucher de la lisière nord des bois à l'ouest de Charleville. Dans Charleville, la lutte est menée à la fois par des fractions du 15le (42e D. I.) et par un bataillon du 47e, bientôt renforcé par les deux autres bataillons du régiment engagés successivement face à Villeneuve.

Vers 14 heures, un assaut allemand réussit à repousser les défenseurs de Charleville; mais ceux-ci réoccupent le village vers 15 heures. A la fin de l'après-midi, le feu se ralentit. Mais la situation a paru assez critique au général commandant la 20e division pour qu'il ait cru devoir pousser une partie de sa réserve, un des bataillons du 136e, sur Charleville, où combattent donc, mélangées, des unités de quatre régiments différents.

Plus à gauche, le 2e régiment d'infanterie doit se reporter, en fin de journée, jusque vers la route Charleville---Clos-du-Roi; le 25e, entraîné dans un mouvement de repli de la 19e division à sa gauche, s'est arrêté d'abord à hauteur d'un petit bois situé à mi-distance entre les deux routes de Charleville à La Recoude et de Charleville à Clos-du-Roi, puis doit même être rameuté à l'ouest de la ferme des Epées.

Malgré sa situation en flèche, Charleville nous reste, solidement tenu par le général de Cadoudal, qui y a établi son poste de commandement. Au cours de la nuit, le commandant du 10e corps, inquiet de cette situation difficile, autorisera le général de Cadoudal à évacuer le village; celui-ci s'y refusera formellement (34).

Comme il arrive souvent à la guerre, c'était l'inverse de ce qu'on avait prévu qui s'était produit : la 42e division devait faciliter l'action offensive du 10e Corps; c'était elle qui, par suite de l'attaque ennemie, avait eu besoin d'être soutenue. Cette aide ne lui avait pas manqué. La résistance énergique de la 20e division et la liaison étroite entre les deux divisions d'aile,---liaison qui matérialise de façon remarquable le désir d'aide réciproque qui anime, nous le verrons, les deux commandants d'armée,---avaient facilité l'entrée en action de la 42e division.


Croquis n° III --- Position, au soir du 6 septembre, à la gauche de l'armée

La 42e division, disait l'ordre du général Grossetti, a pour mission de couvrir le flanc droit du 10e corps, de se porter (le Villeneuve-les-Charleville et Saint-Prix dans la direction générale de Vauchamps et de Janvillers, pour conquérir et tenir le Petit-Morin. ... L'intention du général commandant la division est de progresser la gauche en avant entre la ligne des crêtes La Villeneuve---La Pommerose et la ligne Lachy---Charleville, en se flanc-gardant à droite dans la région boisée du Petit-Morin. La première mission sera remplie par la 84e brigade (moins le 162e R. I.), la deuxième par le 162e, la 83e brigade restant en réserve. Le mouvement en avant ne commencera que sur l'ordre du général commandant la division, lorsque la progression du 10e corps sera suffisamment avancée. Jusque-là, la mission tenir le Petit-Morin primera la mission offensive et les troupes se retrancheront sur leurs positions. Les premiers objectifs à atteindre seront ultérieurement, pour la 84e brigade (151e R. I. et 16e B. C. P.) la croupe entre Charleville et les Culots, puis la croupe Pommerose, Corfélix, pour le 162e R. I., les Forges puis Corfélix.

P. C. : Mondement, puis chemin de Chapton à La Villeneuve (1.200 mètres sud-est de La Villeneuve).

La forme de cet ordre, à la fois offensif et défensif, pourrait étonner, quand on connaît le tempérament du général Grossetti, si elle ne réflétait très exactement la tâche complexe fixée à la 9e armée. D'ailleurs, la mission offensive l'emporte : dès le matin, la division se déploie face au nord. Le 162e s'avance au delà de Soizy, dans le bois des Grandes-Garennes, à cheval sur la route Soizy---Baye. Le 151e pousse deux bataillons au nord de La Villeneuve, en direction de la Carrière, le troisième bataillon en échelon à gauche en direction de Charleville, maintenant la liaison avec la droite du 10e corps. Cinq groupes d'artillerie, en position au nord et à l'ouest de La Villeneuve, sont prêts à appuyer la marche en avant. Les trois bataillons de chasseurs sont dans les bois de Mondement et de Montgivroux, tandis que le 94e R. I. a été ramené à l'ouest du bois de Mondement, vers Chapton.

Le général Grossetti s'est porté, avec le commandant de l'artillerie et le colonel du 151e, au nord de La Villeneuve.

Vers 6 heures, un renseignement venant d'un officier du 10e chasseurs en reconnaissance signale de l'artillerie ennemie s'avançant à vive allure entre Corfélix et Les Culots. Peu après, cette artillerie ouvre un feu violent sur les bois des Grandes-Garennes et de la Carrière. Vers 8 heures, des tirs nourris de mitrailleuses s'abattent sur les bataillons du 151e et sur les batteries du 61e en position au nord du village. Celles-ci se replient sous cette pluie de balles et vont prendre position entre La Villeneuve et Chapton. Cependant, une attaque allemande se développe, s'empare du bois de la Carrière, attaque Charleville et arrive aux abords de La Villeneuve.

Les éléments du 151e se replient au sud du village, dont ils tiennent les débouchés sous leur feu. Deux escadrons du 10e chasseurs, mis pied à terre, s'installent sur la croupe au sud-est de La Villeneuve, pour former repli; mais ils n'auront pas à intervenir, les Allemands n'étant pas entrés dans le village.

Vers 9 heures, le 94e R. I. est engagé à droite du 151e, entre La Villeneuve et le bois de La Branle. Son entrée en ligne permet au 151e de réoccuper La Villeneuve.

A midi 30, on apprend que « le 1er corps, ne pouvant déboucher d'Esternay, le 10e corps lui envoie sa brigade réservée et stoppe par ordre ». Le général Grossetti donne en conséquence à la 84e brigade l'ordre de « stopper » et d' « organiser solidement la défense des positions conquises ». Cet arrêt incite les Allemands à renouveler leurs attaques tant sur Charleville que sur La Villeneuve, sans obtenir toutefois plus de succès. Vers 16 heures, il faut toutefois amener le 8e B. C. P. dans les bois entre Chapton et La Villeneuve et engager dans La Villeneuve trois compagnies de ce bataillon.

Du côté du 162e R. I., dans le bois des Grandes-Garennes, le combat n'est pas moins ardent. Le taillis touffu n'empêche pas les corps à corps. Peu à peu, le 162e est refoulé au sud du bois; mais l'ennemi ne parvient pas à en déboucher, arrêté par les barrages d'artillerie.

Engagé vers 9 heures dans le bois de La Branle, le 16e B.C. P. a réussi à pénétrer dans le bois de l'Homme-Blanc; mais, trop en flèche par rapport à ses voisins, qui sont à La Villeneuve et à Soizy, il se replie à la lisière nord du bois de La Branle, où il retrouve les compagnies de droite du 94e R. I.

L'artillerie est venue se mettre en batterie au nord du bois du Bout de la Ville et à l'est de la route Sézanne---Soizy, vers le bois de Saint-Gond. Son action est des plus efficace, tant sur La Villeneuve et sur le bois des Grandes-Garennes que, semble-t-il, sur l'artillerie ennemie, qui ne cesse de canonner La Villeneuve.

A 13 heures, le commandant de la 9e armée, avisé de la situation de la 5e armée, a adressé cet ordre à la 42e division :

La 5e armée s'arrête et organise les positions occupées. Son 10e corps a sa droite à Clos-le-Roi, et a ordre de pousser jusqu'à Charleville, où il s'arrêtera et se retranchera.

La 42e division s'arrêtera également, s'organisera fortement sur le terrain qu'elle tient, se reliant étroitement avec le 9e corps.

L'arrêt de la 5e armée est déterminé, non par les forces de l'ennemi, il a seulement pour objet de donner le temps aux Anglais d'agir vers Montmirail et plus au nord, à la 6e armée d'agir vers Château-Thierry...

Cet ordre ne fait que confirmer les instructions déjà données par le général Grossetti. Celui-ci le transmet, à 16 h. 15, de son poste de commandement établi à 1 kilomètre sud de La Villeneuve, en précisant les emplacements de bivouac pour la nuit. Il ajoute :

Les troupes organiseront solidement les positions occupées. Il est indispensable que les travaux réalisés soient sérieux, et que l'on obtienne enfin de nos hommes qu'ils apprennent à nous retrancher.

Vers 18 h. 30, le combat se ralentit, puis le feu cesse à peu près sur toute la ligne. La Villeneuve en flammes, qui a été perdue et reprise trois fois au cours de la journée, est restée au 151e, qui est en liaison avec le 10e corps à Charleville et avec le 94e à la lisière est de La Villeneuve. Le gros de ce dernier régiment est dans le bois de La Branle, le 162e aux abords nord de Soizy. Les bataillons de chasseurs ont été ramenés plus ou moins à l'arrière, pour reconstituer des réserves, le 16e derrière le 94e R. I., dans le bois de La Branle; les 8e et 19e dans les bois entre la Ferme Chapton et l'étang de la Grande-Morelle.

L'état moral des unités est « bon », dit-on dans une note non signée qui paraît un compte rendu d'officier de liaison, mais « la fatigue et le besoin de sommeil extrêmes »; les pertes ont été sérieuses pour l'infanterie; fatigue et pertes ont pour conséquence la « très grande instabilité des unités d'infanterie ».

Le général Grossetti tire la leçon des événements de la Journée dans une note d'autant plus intéressante à reproduire qu'elle se rapporte à une unité de couverture bien instruite, la division de Verdun, dont l'entraînement était comparable à celui de la « division de fer » :

Dans les attaques d'aujourd'hui, notre infanterie a été frappée à deux ou trois reprises par le feu de notre artillerie, et, d'autre part, elle a subi des pertes importantes qu'elle aurait pu éviter en raison de la non-préparation de son attaque par le feu et des formations trop denses qu'elle a employées.

Les pertes auraient été plus fortes si l'artillerie ennemie avait pu distinguer les effets de son tir.

D'autre part, l'artillerie a été empêchée de se porter sur certaines positions, où son action aurait été efficace, par la rapidité des mouvements de repli des lignes de tirailleurs qui ont même compromis un moment sa sécurité...

Les formations de l'infanterie sont beaucoup trop denses. Des sections nombreuses restent au coude à coude sans aucun intervalle entre elles. On déploie ainsi deux compagnies où une seule aurait suffi.

On emploie, pour progresser, des formations par le front, à 50 mètres de distance, qui sont ainsi dans la même gerbe.

Le général n'a pas vu une seule fois, aujourd'hui, la formation en lignes de sections par 4 ou par 2 employée pour progresser.

Dans un autre ordre d'idées, s'il a entendu les mitrailleuses ennemies, il n'a pas entendu une fois les nôtres.

* * *

 

LA LIAISON AVEC LE 10e CORPS.

Il fallait que les craintes sur la solidité des troupes fussent bien fortes pour que le général Grossetti se laissât troubler par les renseignements, d'ailleurs inexacts, relatifs à un léger repli des unités voisines. A 18 heures, on lui rend compte que « l'ennemi est à Mondement et à Montgivroux, venant d'Oyes »; ordre est donné au 19e bataillon de « se porter dans cette direction avec ses compagnies disponibles et de reprendre à tout prix cette position qui conduit aux emplacements de nos parcs et convois et menace notre ligne de retraite ». Même, au cours de la nuit, il se décide à prescrire un mouvement de repli. Installé à la ferme Chapton, il envoie chercher le colonel Deville, commandant le 151e d'infanterie. « Le 10e corps a dû battre en retraite, lui dit-il, et lâcher Charleville. Votre flanc gauche va donc être découvert. Abandonnez La Villeneuve, et rabattez-vous sur les bois au sud, en maintenant votre liaison avec le 94e. » En vain, le colonel Deville fait observer que son bataillon de gauche était encore, à la tombée de la nuit, en liaison avec le 10e corps. L'ordre est maintenu, et le 151e se replie sur la ligne Bout-de-la-Ville---bois de La Branle (35).

Ce petit incident paraît intéressant : il nous montre avec, quelles difficultés s'établissent et se maintiennent les liaisons latérales dans la guerre de mouvement; de La Villeneuve à Charleville, le terrain est libre de tout obstacle et la distance minime; les troupes qui occupent ces deux villages ont combattu toute la journée en parfaite liaison; or, à la nuit, chacune ' ignore tout de sa voisine, au point de lui attribuer une intention de repli contraire à la réalité des faits. Seule, une extrême activité des officiers d'état-major peut empêcher de tels malentendus.

Celui-ci sera heureusement sans conséquences, l'ennemi étant lui-même trop fatigué pour garder le contact.

Or, à la tombée de la nuit, la 20e division est en flèche et n'a pas lâché Charleville. Le général commandant le 10e corps apprend que le corps d'armée, qui est à sa gauche, ne prononcera pas d'effort sur Esternay avant le lendemain. Avant de prescrire l'évacuation de Charleville, le général Defforges veut être renseigné sur la situation. Il envoie un officier d'état-major auprès du général de Cadoudal qui commande la 40e brigade. Celui-ci est trouvé à la lisière sud de Charleville. Avec ténacité et énergie il prie l'officier d'état-major de rassurer le général Defforges et, montrant les cadavres des soldats du 2e qui jonchent le sol, il lui dit : « Comment voulez-vous que l'on puisse songer à évacuer une position qui a résisté pareillement aux assauts de l'ennemi et à abandonner les cadavres de ceux qui se sont sacrifiés pour en assurer la possession. Dites au général Defforges que je reste à Charleville et qu'il peut compter m'y retrouver, quoi qu'il arrive! » En fait, le 2e s'était retranché; la 20e division disposait encore d'un bataillon frais du 136e. Le général Defforges renonce à son projet d'évacuer Charleville. L'énergie du général de Cadoudal allait avoir une importance d'autant plus grande que, comme nous venons de le voir, vers la même heure, le général Grossetti, préoccupé de sa gauche, envisage lui aussi un repli pour rester en liaison avec le 10e corps.

* * *

LE Xe CORPS ALLEMAND (36).

Si le repli n'est pas perçu par les unités du Xe corps actif allemand, c'est que les régiments hanovriens sont dans un tel désordre et tellement harrassés qu'ils n'ont pas conservé un étroit contact. La lutte a été dure pour eux pendant toute la journée.

Le général von Emmich avait donné le 5, à 21 heures, étant déjà installé à Baye, son ordre pour le 6 :

La XIXe division marchera en deux colonnes, sa droite de Le Thoult sur Charleville et les Essarts, sa gauche de Baye par Saint-Prix, Lachy, Moeurs. Elle traversera le Petit-Morin à 8 heures.

La XXe division sera pour 6 heures (avec son avant-garde à Villevenard), prête à marcher et protégera l'avance de la XIXe division avec son artillerie et surtout avec le bataillon de mortiers. La division, après l'enlèvement du passage par la XIXe division, avancera par Broyes sur Sézanne. Le régiment de cavalerie divisionnaire de la 1re D. I. G. est invité à entrer en action en contournant par le sud de Reuves, Saint-Prix.

Un régiment de cavalerie renforcé (3 escadrons XIXe D. I., 2 escadrons XXe D. I., cyclistes des deux divisions et 1 batterie XIXe D. I.) sous les ordres du colonel von Uechtritz partira de Le Thoult sur Esternay et Villenauxe dans la direction du sud, pour faire le plus de mal possible à l'ennemi (37) ...

La XIXe division, en vue de l'exécution de cet ordre, dénoue les liens organiques de ces unités; elle forme deux groupements. Le colonel von Oertzen commandera les 73e et 78e R. I. (appartenant aux deux brigades de la division), le 62e régiment d'artillerie, moins un groupe, une compagnie du génie et un peloton de hussards. Franchissant le Petit-Morin à 6 h. 15, au gué de Le Thoult, il marchera dans la direction de Soizy-aux-Bois pour ouvrir au groupement von Stockhausen le passage à l'est du Reclus. Ce second groupement comprendra les 74e et 91e R. I., le 26e régiment d'artillerie et un groupe (moins une batterie envoyée avec le détachement von Uechtritz), du 62e d'artillerie, un peloton de hussards. Il franchira le Petit-Morin près du Reclus et au nord de Saint-Prix, s'emparera des hauteurs au nord de Soizy-aux-Bois et au sud de Saint-Prix.

Les deux colonnes partent; elles se trouvent rapidement aux prises avec les premiers éléments français et sont soumises aux tirs de notre artillerie vers Le Reclus et Corfélix. Le 78e R. I. se déploie à l'ouest de Corfélix, le 73e R. I. s'avance vers la cote 213 (sud-est des Culots), il se déploie à son tour vers 8 h. 30, ayant sa gauche dans le bois de l'Homme-Blanc. Les deux régiments ont quatre bataillons en ligne, mais bientôt le IIIe bataillon du 78e R. I. entre en action pour boucher un trou qui vient de se produire entre les deux régiments. Dès que les compagnies quittent les couverts, elles sont en butte à un tir violent d'artillerie et d'infanterie venant de La Villeneuve et de Soizy-aux-Bois. Le IIe bataillon du 73e progresse avec peine dans le bois de l'Homme-Blanc; il se heurte à des éléments français avancés, tandis que le IIIe bataillon, jusque-là en réserve, est engagé à son tour dans le bois de La Branle.

Les deux régiments subissent des alternatives d'avance et de recul. Vers 9 h. 30, la cote 213 est atteinte, non sans pertes, car le tir de l'artillerie française semble suivre tous les mouvements des troupes. Des mitrailleuses, installées vers Soizy, causent de fortes pertes. Le mouvement en avant paraît impossible malgré des tentatives répétées. Au début de l'après-midi, la première ligne cède peu à peu, d'abord par petits paquets, puis par bandes. La cote 213, où une batterie vient de prendre position, doit être abandonnée. Poursuivies par des obus, les unités du 73e se replient jusqu'à la lisière des bois au sud du Petit-Morin. L'artillerie en batterie au sud des Culots a appuyé son infanterie; mais, par suite du recul de celle-ci, elle est obligée de se replier, abandonnant une pièce et un caisson. Vers Soizy, l'infanterie du groupement von Stockhausen a pénétré, après un premier échec, dans le bois des Grandes-Garennes, dont elle ne parvient pas à déboucher (38).

Sur sa droite, la XIXe division a trouvé cependant un appui dans l'action de la IIe division de réserve de la Garde. Celle-ci attaque en direction de Charleville. Les hauteurs de la Pommerose sont atteintes sans grandes difficultés, malgré les tirs d'infanterie et d'artillerie. Sur la droite, la division contourne Charleville, mais elle ne peut guère s'approcher du village, qui paraît très fortement tenu.

A la gauche de la XIXe division, la XXe division a pris toutes les mesures nécessaires pour lui faciliter le passage du Petit-Morin, et progresser ensuite en direction de Sézanne. L'artillerie doit être en position à 5 heures; le 1e groupe du 46e d'artillerie dans les environs de la Ferme du Buisson, de manière à pouvoir prendre sous son feu les hauteurs entre Oyes et Reuves; le 2e groupe du 46e en position à l'est de la bifurcation à la lisière sud-est du bois de Troncenord, ayant pour zone d'action Broussy-le-Petit et la cote 154 au nord-est de ce village; le bataillon de mortiers, en batterie vers le bois de Vieille-Andecy, prêt à tirer aussi bien dans la direction Saint-Prix, Reuves, que vers la cote 154. Le 10e régiment d'artillerie se tiendra à la lisière nord de Congy, en mesure d'appuyer si le besoin s'en fait sentir. Le 77e régiment d'infanterie moins une compagnie, avec une compagnie du génie, se trouvera, à 6 h. 30, en colonne à la lisière nord-ouest du bois au nord de Villevenard. Le 92e régiment, ayant un bataillon à Courjeonnet et Joches, se tiendra prêt à suivre le 77e R. I. Il sera, à 6 heures, à la lisière ouest de Congy, couvert vers le sud. La 39e brigade se trouvant à Congy et à Fèrebrianges.

L'infanterie de la XXe division se heurte, dans ces mouvements, dès le matin, aux unités du 9e corps. La 40e brigade rencontre les Français avec le 77e à Villevenard avec le 92e à Courjeonnet et à Joches, tandis que la 39e brigade marche sur les bois de Toulon-la-Montagne et en chasse les unités du colonel Eon vers 10 heures (39). Cependant, le détachement de cavalerie formé sous les ordres du colonel von Uechtritz ne peut remplir sa mission. Il est porté, dans le courant de la journée, à l'aile droite du corps d'armée, pour assurer la liaison avec le Xe corps de réserve au sud de Boissy-le-Repos. Son action est nulle pendant la bataille (40).

Vers midi, le général von Bülow, qui se trouve à Champaubert, attend les renseignements avec impatience. Une heure plus tard, les aviateurs, qui ont survolé les voies ferrées vers Romilly et Nogent-sur-Seine, rendent compte que l'on voit des rassemblements près des quais, des arrière-gardes dans les bois de Villiers-Saint-Georges. Ces comptes rendus amènent Bülow à croire qu'il n'y a plus que des combats d'arrière-gardes qui protègent les transports en direction de Paris. Le Xe corps, qui n'est cependant qu'à quelques kilomètres au sud, n'a pas encore signalé les difficultés qu'il rencontre à exécuter sa mission. La Garde ne souffle mot de sa rencontre assez vive avec les éléments du 9e corps plus loin vers l'est. Von Bülow donne, vers midi, un nouvel ordre de poursuite; il prend ses désirs pour la réalité :

La 5e armée française est repoussée avec force derrière la Seine. ... Des forces pour la protection de ces transports sont encore au nord de la Seine. L'armée va poursuivre jusqu'à la Seine pour anéantir ces forces. Il y a lieu de prendre aussitôt que possible sous notre feu d'artillerie (particulièrement des obusiers lourds de campagne) la voie ferrée Romilly---Nogent. J'attends une poursuite menée avec une énergie sans arrière-pensée.

Les corps doivent donc continuer : le Xe corps de réserve sur Esternay, les Essarts-le-Vicomte, Villenauxe; le Xe C. A. sur La Noue, La Forestière, Villenauxe, Barbuisse; la Garde sur Broussy, Chichey, Marcilly. Trop rassuré sur son aile droite, Bülow ne croit pas nécessaire de s'en préoccuper, il ramène le VIIe corps en arrière et laisse partir les deux corps de la Ire armée, que Klück retire au nord de la Marne (41).

Le combat reprend avec intensité sur le front du Xe corps. La IIe division de réserve de la Garde repousse les Français au delà du chemin Charleville---La Recoude; ,elle est toujours en liaison avec la XIXe division, mais le 15e régiment de réserve a échoué, vers 13 heures, en attaquant Charleville. Il se reporte à l'attaque, il est arrêté par les feux français et par les coups de sa propre artillerie; les pertes sont si élevées que le premier bataillon est commandé par un lieutenant de landwehr. Quelques éléments qui ont pénétré dans le village en sont chassés. A la nuit, on couche au nord de Charleville. Le manque de liaison entre différentes unités oblige d'ailleurs à. se replier légèrement au cours de la nuit (42).

Le général von Emmich a donné l'ordre à la XIXe D. I. .d'appuyer vers l'est et d'attaquer Mondement, pour permettre à la XXe division de traverser marais et Petit-Morin. Malgré de fortes pertes, la XIXe division se maintient avec sa droite devant Villeneuve. Le 73e régiment, recommençant ses attaques, pénètre dans La Villeneuve, mais il ne peut s'y maintenir. Le groupement von Stockhausen finit par nettoyer le bois des Grandes-Garennes et s'empare des hauteurs au sud de Saint-Prix. La première ligne s'organise en fin de journée en demi-cercle autour de la cote 213 (nord de La Villeneuve) et au nord de Soizy, où les unités de la XIXe division passent la nuit.

Malgré des feux violents d'artillerie, la XXe division s'empare de Villevenard, Courjeonnet et Coizard; vers 15 heures, ces différents villages sont réellement occupés. De faibles éléments passent même les marais au sud de Joches, jusque vers la cote 154 (43).

Nulle part, il n'est question d'envoyer des détachements de poursuite vers le sud. Les troupes sont trop fatiguées. La résistance française a été trop sérieuse. On est loin d'avoir atteint les objectifs fixés par le général von Emmich.

* * *
LE 9e CORPS D'ARMÉE.

L'ordre donné par le général Dubois le 5 septembre à 21 h. 30, pour la journée du 6, était strictement conforme aux intentions du général Foch : préparation de la poussée offensive au nord des marais, et, en attendant, solide organisation défensive au sud.

Ordre général d'opérations n° 34.
Fère-Champenoise, 5 septembre, 21 h. 30.

I.---Situation générale.---En vue d'appuyer l'offensive de la 5' armée, vers le nord-ouest, le 9e corps a pour mission de s'établir défensivement sur la ligne des marais de Saint-Gond, de Oyes à Reuves, en maintenant de fortes avant-gardes au nord des marais et en tenant des forces prêtes à déboucher sur Champaubert.

A sa droite...

A sa gauche...

II.---L'ennemi a montré des forces évaluées à une division dans la région de Vertus, de la cavalerie appuyée d'infanterie et d'artillerie sur les routes venant d'Epernay.

III.---Dispositif à réaliser le 6 septembre à 5 heures :

a) Avant-gardes : La division du Maroc tiendra solidement Congy qu'elle aura dû enlever, s'il y a lieu, par une attaque de nuit. Son artillerie prête, au point du jour, à battre les directions de Bannay, Etoges et Champaubert.

17e division tenant la position Toulon-la-Montagne, Vert-la-Gravelle, avec détachement au nord d'Aulnizeux, son artillerie battant les directions d'Etrechy---Mont Aimé.

Ces avant-gardes, solidement retranchées, tiendront à tout prix, de manière à couvrir le mouvement ultérieur du corps d'armée. Elles agiront en liaison.

b) Forces disponibles---une brigade de la division du Maroc et artillerie de corps, dans la région de Reuves, ayant organisé les, débouchés sud des marais dans cette région, de Oyes (inclus) à Broussy-le-Petit (exclu).

Une brigade de la 17e division vers Broussy-le-Grand, à la disposition du commandant du corps d'armée.

c) 52e division de réserve organisera et occupera le front Broussy-le-Petit---Broussy-le-Grand---Bannes. Son artillerie disponible au sud-ouest du Mont Août. Sa cavalerie à la disposition du commandant du corps d'armée. Un bataillon à Connantre à la garde du Q. G.; un bataillon à Fère-Champenoise, en couverture du flanc droit.

Le bataillon qui occupe Morains restera en position jusqu'à ce qu'il ait été relevé par le 11e corps et rejoindra alors Bannes.

IV.---Le 7e hussards, au point du jour, poussera des reconnaissances sur les routes venant de la direction de la Marne et aboutissant à Montmort, Etoges. Une reconnaissance sera envoyée dans la direction de Vertus.

V.---Quartier général à Connantre, jusqu'à nouvel ordre.

Poste de commandement : Broussy-le-Grand, à partir de 5 heures.

VI.---Train de combat...

VII.---Dans le cas où les avant-gardes n'auraient pu occuper, cette nuit, les positions indiquées au nord des marais de Saint-Gond, il y aura lieu de tenir à tout prix le débouché sud des marais sur le front indiqué :

---la division du Maroc ayant une brigade réservée au sud-ouest de Broussy-le-Petit, avec deux groupes d'artillerie de corps;
---la 17e division ayant une brigade au sud-est de Bannes;
---l'artillerie de la 52' division, en surveillance vers le Mont Août, ayant une compagnie en soutien.

A minuit 45, le général Humbert envoie à son tour son ordre (ordre général n° 45) :

... A 3 heures du matin, la brigade Blondlat, qui aura déjà passé le marais, poussera vigoureusement sur Congy, d'où elle chassera l'ennemi au besoin et où elle se retranchera solidement. L'artillerie divisionnaire appuiera le mouvement. Le général Blondlat recherchera, dès réception du présent ordre, la liaison avec la 17e division vers Aulnizeux. Le groupe du 33e régiment, qui se trouve à Bannes appartient probablement à. cette division... Informer la 17e division de la mission confiée à la brigade Blondlat, afin d'obtenir une action simultanée sur Toulon-la-Montagne et Congy.

A 3 heures, les troupes cantonnées à Broussy-le-Grand se porteront vers Reuves dans l'ordre suivant

---régiment Cros : 3 heures;
---artillerie de corps : 3 h. 15;
---régiment Fellert : 3 h. 50.

Ces troupes s'établiront en formation articulée dans le voisinage de Reuves, mettront en état de défense Oyes et Reuves.

P. C. : Reuves...

A l'heure dite, le régiment colonial (réduit au bataillon Sautel) se porte en avant. Il trouve Coizard inoccupé, contrairement aux renseignements, peut-être exagérés, envoyés la veille par le régiment de cavalerie, et continue sur Courjeonnet, qu'il occupe. Il est environ 5 heures, Les hommes sont fortement impressionnés par les projecteurs allemands qui, des hauteurs de Congy, balaient la route. Le bataillon s'arrête, pour attendre que l'autre régiment de la brigade, le régiment de zouaves Lévêque, ait passé les marais et se soit établi à sa hauteur.

Celui-ci est surpris dans Coizard, où il est entré en colonne, par un « feu violent d'artillerie ». Il prend néanmoins son dispositif, et, vers 6 heures, se porte à l'attaque en direction de Congy.

Malheureusement, notre artillerie ne peut prêter aucun appui à cette attaque. « Elle est en présence d'une artillerie supérieure et très bien postée », et elle a de la peine à trouver de bons emplacements de tir dans un terrain presque entièrement découvert et dominé, à peu de distance, par les avancées de la côte de Brie. Aussi la situation apparaît-elle bientôt comme grave.


Croquis n° IV --- Le 9e corps le 6 septembre au soir.

Le bataillon Sautel a dû, sous la violence du bombardement, évacuer Courjeonnet. Joches et Coizard sont toujours tenus; mais il n'est plus question d'en déboucher. Nos batteries, très vite repérées, souffrent du feu adverse. Le groupe Schneider, en particulier, n'a plus qu'une batterie disponible : « une partie du matériel est allée s'embourber dans le marais ». L'occupation, par les Allemands, de la corne sud du bois de Toulon oblige, d'autre part, le commandant Martin, jusqu'alors en position vers Coizard, à se replier sur Bannes; le général Blondlat lui prescrit « de s'y mettre en batterie pour protéger le retrait du groupe Schneider », qu'on a réussi à reconstituer « à peu près en matériel », quoique « le personnel et les attelages aient beaucoup souffert ».

Je tiendrai ferme sur Bannes et Broussy-le-Grand, écrit le général Blondlat à 9 h. 20.

J'arrêterai mon infanterie aux fermes sur la ligne Bannes---154 (44).

Ce compte rendu parvient au général Humbert vers 10 h. 30; il est transmis à 10 h. 40 au général commandant le C. A. C'est le moment où celui-ci transporte son P. C. de Broussy-le-Grand, où, n'ayant à sa disposition que les -moyens de liaison précaires de 1914, il se sentait isolé, au Mont Août, d'où il espère au moins pouvoir suivre à la vue les fluctuations de la bataille. Le compte rendu du général Blondlat ne put donc l'atteindre avant 11 h. 30.

Cette lenteur des transmissions, qui étonne parfois les officiers d'aujourd'hui, habitués, à des moyens plus rapides, nous explique un des phénomènes les plus caractéristiques des batailles de la Grande Guerre : la discordance entre les vues du commandement et les impressions des exécutants à un moment déterminé, discordance qui engendra souvent les plus graves malentendus. Nous en trouverons d'autres exemples. Le phénomène peut être saisi ici sur le vif.

Rappelons-nous les événements de la matinée : 7 heures, arrêt de l'offensive; 8 heures, situation grave des troupes engagées au nord des marais; 9 h. 20, décision de repli. Puis transportons-nous aux P. C. de l'armée et du corps d'armée.

Le général Foch, après avoir passé la nuit à Plancy, a gagné Pleurs, où il est arrivé à 8 heures. Il lui a été rendu compte du déclenchement des attaques. Aussitôt, il a pris le téléphone pour encourager le 9e corps et pour lui bien préciser les buts de la journée :

Que le 9e corps établisse fortement ses avant-gardes (organisation étendue et profonde) sur la Gravelle, mont Toulon et Congy.

Qu'il jette ensuite une avant-garde à Baye et qu'il assure la liaison avec la 42e division à gauche; qu'il assure liaison étroite à droite avec le 11e corps.

Après réalisation de ce programme, il examinera et traitera la question de savoir s'il ne peut pas transporter la défense du marais de Saint-Gond au nord de ce marais, en abandonnant la défense sud aux troupes de réserve.

Ce message de 8 h. 30 accentue encore le caractère offensif des ordres de la veille, en même temps qu'il étend le front du corps d'armée en lui montrant ce nouvel objectif, Baye.

Il s'agit bien, cependant, de pousser en avant, quand on éprouve tant de peine à se maintenir! La discordance est ici flagrante. Convient-il, en pareil cas, de transmettre purement et simplement l'ordre de l'autorité supérieure, au risque de donner un ordre inexécutable? Ou bien faut-il ne pas le transmettre, au risque de déranger les combinaisons de l'autorité supérieure? Cette nécessité de l'adaptation des ordres aux circonstances est un des devoirs les plus importants et les plus difficiles du commandement. Elle pose le délicat problème de l'initiative. Dans bien des circonstances, tout l'art du chef est là, le reste n'étant le plus souvent qu'affaire de métier.

Le général Dubois se décide à envoyer, à 9 h. 30, un ordre prescrivant aux divisions « de porter l'effort au maximum » (45) : la 17e division se maintiendra « à tout prix sur le front Toulon, Vert-la-Gravelle » et poussera sa 33e brigade de Broussy-le-Grand sur Broussy-le-Petit; la division du Maroc fera « tomber coûte que coûte la résistance de Congy », puis s'emparera de Baye; à cet effet, le général Humbert reprendra à sa disposition les régiments Cros et Fellert. La 52e division barrera les routes qui, traversant les marais, aboutissent à Bannes, 154, Broussy-le-Grand, Broussy-le-Petit, Le Mesnil-Broussy; elle organisera le Mont Août et jettera un bataillon dans Aulnay-aux-Planches, pour se relier avec la 17e division à Aulnizeux et avec le 11e corps à Morains-le-Petit.

« Ces instructions ne touchent les divisions qu'au cours du repli de leurs avant-gardes (45). » Néanmoins, le soldat qu'est le général Humbert essaye de les exécuter. Nous avons retrouvé la minute même de l'ordre n° 46, qu'il donne à cet effet à 9 h. 40; les nombreuses ratures de cette minute traduisent l'embarras du chef.

Ordre général n° 46.

I.---L'offensive est générale. Le succès dépend de l'énergie que tout le monde dépensera pour pousser en avant.

II.---Pendant que la brigade Blondlat, avec l'artillerie divisionnaire, poursuivra son effort sur Congy; les régiments Fellert et Cros, appuyés par l'artillerie de corps, attaqueront Baye.

III.---Approche. Ces troupes se mettront d'abord face à leur objectif. Le régiment Cros, à droite, gagnera par des cheminements défilés les environs de Saint-Prix, afin d'utiliser le passage de la cote 140 et celui de la ferme Colléard, 1 kilomètre ouest de Saint-Prix. Il laissera une compagnie à Saint-Gond, pour tenir le passage. Le régiment Fellert, laissant une compagnie au nord de Reuves, pour tenir le passage au Petit-Saint-Gond, fera également son mouvement par des cheminements défilés et gagnera les environs de Les Forges, Le Reclus, pour utiliser le pont qui passe dans cette partie.

L'approche sera appuyée par l'artillerie de corps, qui s'établira vers Le Chêne, Le Poirier, prête à battre la région entre le Petit-Morin et Baye, ainsi que les hauteurs à l'est de Baye.

Le régiment Cros couvrira par une compagnie le mouvement de l'artillerie.

Le général de division se portera d'abord à Soizy-aux-Bois carrefour (premier P. C.).

Le Petit-Morin ne sera franchi que sur un ordre spécial par les régiments Cros et Fellert, à moins de circonstances heureuses dont il y aurait lieu de profiter.

Exécution immédiate.

Mais c'est précisément le moment où le feu de l'artillerie ennemie redouble de violence; des batteries établies dans les environs de Villevenard immobilisent l'artillerie de corps en position autour de Reuves. C'est le moment aussi où la brigade Blondlat repasse le marais. D'autre part, la situation de la 42e division ne permet pas d'espérer atteindre sans coup férir Soizy-aux-Bois ou les hauteurs de la crête du Poirier. Il faut, bon gré mal gré, suspendre l'exécution de l' « approche » prescrite tant que nous n'aurons pas acquis la supériorité du feu. Le général Humbert en rend compte au général Dubois, à 10 h. 45.

* * *

TENTATIVES DE LA 17e DIVISION.

L'autre division du corps d'armée n'a pas été plus heureuse : elle n'a pas mieux réussi à exécuter sa mission.

L'ordre du général Moussy pour la journée du 6 (46) prescrivait à l'avant-garde (135e R. I. et un groupe de deux batteries) de se retrancher solidement à Toulon-la-Montagne et à Aulnizeux, l'artillerie étant « établie de manière à couvrir les débouchés d'Etrechy et du Mont Aimé ». Le gros de la division doit s'installer pour 5 heures : un bataillon du 77e tenant les débouchés nord-ouest de Bannes, organisés défensivement « de concert avec la compagnie du génie »; les deux autres bataillons du 77e et deux groupes d'artillerie dans le vallon au sud de Bannes; le bataillon Naquard (du 32e) à Bannes (après sa relève par le 11e corps); la 33e brigade, réserve du corps d'armée, échelonnée de Broussy-le-Grand (68e) au Mont Août (90e).

Dans ses grandes lignes, ce dispositif est réalisé au jour.

Le combat s'engage de très bonne heure.

L'artillerie de l'avant-garde ouvre le feu sur une artillerie ennemie établie au sud-est de Loisy-en-Brie et sur des fractions d'infanterie et de cavalerie signalées entre le château de La Gravelle et Etrechy. Le bataillon de Toulon-la-Montagne, qui a pénétré dans le bois de Toulon, envoie des éclaireurs à Congy pour établir la liaison avec la division du Maroc; ils se heurtent à une colonne ennemie en marche sur Toulon. Une autre colonne ennemie est signalée descendant des hauteurs de Courmont vers Aulnizeux; devant cette menace, le colonel Eon envoie, de Vert-la-Gravelle, son troisième bataillon vers les bois qui sont à l'est, pour barrer la route à cette colonne.

Vers 7 heures, le feu de l'artillerie ennemie devient de plus en plus puissant sur Coizard-Joches, sur le 135e R. I, et sur Aulnizeux. Les deux batteries, aux ordres du colonel Eon, ne sont pas en mesure de faire face à la nombreuse artillerie qui s'est révélée sur tout l'horizon et qui parait correspondre à deux divisions. Le gros de l'artillerie de la 17e division, restée au sud des marais, « est beaucoup trop éloignée pour intervenir », et le général de division, dit un compte rendu, ne croit pas devoir en porter davantage au nord des marais, afin de se réserver en vue de l'action ultérieure sur Champaubert. La vérité est que le général Moussy prend une attitude défensive. Personnellement très brave (il le prouvera quelques semaines plus tard dans les Flandres), mais encore mal assis dans un commandement qu'il devine provisoire, il hésite devant les responsabilités, il hésite notamment à risquer son artillerie en la portant au nord des marais : les routes sont repérées, et tout mouvement sur ces routes « exposerait les batteries à être détruites inutilement ».

Les bataillons du colonel Eon supportent bravement le tir de l'artillerie. Mais ils sont bientôt en butte au feu de nombreuses mitrailleuses. Ils se replient alors, poursuivis par les salves de l'artillerie ennemie, qui précipitent de plus en plus leur retraite. Bientôt, les batteries sont dépassées par l'infanterie, et leur repli devient le principal souci du commandant de l'avant-garde. Heureusement, les pertes allemandes sont lourdes, et l'avance prudente des régiments de la Garde donne le temps d'effectuer ce mouvement. L'opération, gênée par les clôtures en fil de fer, s'effectue cependant sans à-coup, grâce à la précaution prise la veille, par le commandant Lavenir, de faire jalonner son terrain. Vers la fin de la matinée, les deux batteries ont, en passant par Aulnizeux, regagné Bannes, qui a été dépassé par le 135e, complètement désorganisé. Telle est cependant la confusion qui règne sur le champ de bataille, telle est la difficulté des liaisons, que c'est seulement vers 17 heures que le général Moussy aura des nouvelles de ces batteries et sera rassuré sur leur sort.

Cependant, la division avait reçu du corps d'armée l'ordre d'étendre son front vers l'ouest et de se maintenir à tout prix à Vert-la-Gravelle et Congy. Aussitôt, ordre a été donné au 77e d'attaquer le mont Toulon par la route de Coizard.

Le 77e est un beau régiment, le plus frais sans doute des régiments du 9e corps. Il part avec un entrain admirable, son colonel en tête. On peut lire dans le beau livre de Ch. Le Goffic (47) le récit émouvant de cette attaque, d'après des témoignages qui mettent notamment en une vive lumière la figure chevaleresque du commandant de Beaufort, que nous retrouverons le 9 septembre devant Mondement. Bombardé, mitraillé à la fois de front et de flanc, le 77e atteint sans trop de pertes les pentes sud du mont Toulon. Maïs c'est pour y recevoir l'ordre de se replier, car, à ce moment, d;une part, le 135e, à sa droite, a repassé les marais au sud d'Aulnizeux, et la droite de la division du Maroc, d'autre part, a évacué Coizard et s'est reportée, elle aussi, au sud des marais. Cependant, son action aura été fort utile, en obligeant la 1re division de la Garde à se déployer et à avancer prudemment. La retraite est extrêmement pénible : il faut repasser la chaussée, éviter Bannes en flammes, et, en terrain découvert, gagner le Mont Août, non sans avoir laissé sur le terrain 10 officiers et 500 hommes environ.

Le 135e a, lui aussi, gagné le Mont Août. Vainement, le général Moussy, aidé de son chef d'état-major, de ses agents de liaison, de son escorte, s'est efforcé de le reprendre en mains et de le maintenir à Bannes. Comme il s'y efforçait, de violentes rafales d'artillerie se sont abattues sur le village, y provoquant une nouvelle panique. Le général Moussy se trouve même littéralement isolé, pendant une heure, par le bombardement et l'incendie qui font rage dans Bannes. Quand il peut en sortir, c'est, non pas à la crête située à 1.800 mètres au sud de Bannes, indiquée par lui comme ligne de ralliement, qu'il trouvera les débris du 135e, mais dans les bois à l'est du Mont Août, où le lieutenant-colonel Graux rassemble péniblement 600 hommes. En dépit du bombardement, les deux groupes de l'artillerie divisionnaire sont restés en position sur la crête sud de Bannes et tirent sur les objectifs ennemis aperçus vers Aulnizeux.

Devant les comptes rendus qui lui dépeignent l'insuccès des tentatives du 9e corps, le général Foch ne peut maintenir intégralement ses ordres du matin; son énergie, que nous verrons à l'oeuvre, n'est pas de l'entêtement. A midi, il adresse au 9e corps ce nouveau message :

Si le 9e corps n'a pas pu préparer son offensive ultérieure en occupant les positions d'avant-garde prescrites depuis hier, il faut qu'il sache prendre une attitude et une position défensives indiscutables dans la soirée d'aujourd'hui, et qu'il arrête tous les progrès de l'ennemi devant lui vers le sud.

Il faut également qu'il maintienne la liaison étroite, absolue, indiscutable avec la 42e D. I. et avec le 11e corps.

La consommation et l'emploi des troupes doivent être réglés, pour obtenir sans discussion les résultats ci-dessus.

Que le 9e C. A. prenne toutes les dispositions pour tenir sur la rive sud des marais de Saint-Gond, contre un bombardement qui est à prévoir dans la soirée sur les hauteurs de Toulon et de Congy.

Cette instruction prévoit nettement la défensive. Mais telle est l'ardeur offensive, notamment à la division du Maroc, que de nouvelles attaques seront montées avant la fin de la journée.

Dès 12 h. 30, le général Humbert adapte son ordre d'attaque antérieur à la nouvelle situation. Le lieutenant-colonel Lavigne-Delville, envoyé en liaison auprès de lui, le trouve derrière la dernière maison de Reuves, dictant ses ordres à son état-major couché autour de lui.

C'est d'abord cet ordre particulier, pour le lieutenant-colonel Cros :

Reuves, 12 h. 30.

Le lieutenant-colonel Cros fera occuper Saint-Prix par deux bataillons, qui exécuteront le mouvement en se défilant par les bois qui sont au sud de ce point.

Un peloton de hussards est mis sous ses ordres, avec mission d'éclairer vers les bois au nord de Saint-Prix et de chercher la liaison avec la 42e division, qui attaque vers le front Corfélix---Boissy-le-Repos.

L'artillerie de corps appuiera le mouvement du lieutenant-colonel, Cros, avec un groupe si c'est possible (une batterie au moins).

Exécution immédiate (48).

Cet ordre particulier est suivi, à 13 h. 25, de l'ordre général ci-dessous, qui précise à chacun sa nouvelle mission

Ordre général n° 47.

La mission impérieuse de la division est d'interdire à tout prix à l'ennemi le passage des marais de Saint-Gond dans le secteur Oyes inclus---cote 154 inclus.

A droite, le général Blondlat se cramponnera sur la position cote 154, Mesnil-Broussy, Broussy-le-Petit. Le régiment Fellert (moins deux bataillons) tiendra les passages de Reuves; le régiment Cros, avec un bataillon, les passages de Oyes. En outre, ce régiment conservera la mission précédemment ordonnée de s'emparer de Saint-Prix en cherchant la liaison à l'ouest avec la 42e division. D'autre part, afin de profiter des progrès de la 42e division, dans la direction de Corfélix, le régiment Fellert portera deux bataillons par des cheminements défilés sur Les Forges. L'artillerie de corps prendra ses dispositions pour appuyer cette progression, et ultérieurement l'attaque des bataillons ainsi poussés vers Saint-Prix et Les Forges sur Baye.

Sur le front sud des marais, les unités, maintenues avec mission d'arrêter l'ennemi, se retrancheront fortement, de façon à supporter un bombardement possible. Elles prépareront l'entrée en jeu de contre-attaques. L'artillerie de corps continuera à s'employer en totalité pour appuyer les différentes missions ci-dessus.

Le général Blondlat conservera le commandement de l'artillerie divisionnaire pour la défense de la droite du secteur.

P. C. du général de division : sans changement.

Exécution immédiate.

Les deux bataillons du régiment Cros chargés d'appuyer la 42e division sont les bataillons Fralon et de Ligny. Ils marchent à travers bois, le bataillon de Ligny échelonné en arrière à droite. Quand le bataillon Fralon, très échelonné, débouche du bois de Saint-Gond, il est accueilli par une violente fusillade venant de la ferme Montalard; néanmoins, les Allemands sont surpris par l'ardeur de l'attaque et par une manoeuvre habile du bataillon, qui, pivotant sur sa droite, prend à revers les défenseurs de la ferme, celle-ci est prise, mais le bataillon ne peut en déboucher. Quant au bataillon de Ligny, il ne peut que recueillir les tirailleurs du bataillon Fralon lorsque ceux-ci, privés de leur chef blessé, refluent vers l'arrière; il tente bien de pousser de l'avant à son tour, mais il est arrêté net par le tir des mitrailleuses allemandes établies au signal du Poirier. Les pertes éprouvées par ces deux beaux bataillons n'ont pas été inutiles : le soulagement immédiat de la 42e division et l'arrêt des Allemands dans le bois de Botrait sont le précieux résultat de cette attaque malheureuse. A la nuit, les deux bataillons sont ramenés dans le bois de Montgivroux. Pendant ce temps, les Allemands se vengent de leur échec sur les tirailleurs blessés : ils les achèvent en leur défonçant le crâne à coups de crosses (49).

En vue de constituer pendant la nuit une force capable de reprendre le lendemain matin l'attaque sur Saint-Prix, le général Humbert appelle au bois de Montgivroux un bataillon du régiment Fellert, qui se joint aux bataillons Fralon et de Ligny. Il ne lui reste, comme troupe disponible, que deux bataillons de 500 hommes du régiment Fellert, dont il hésite à prévoir l'emploi sur Saint-Prix, « vu l'incertitude de la situation vers sa droite ». Ses ordres pour la soirée et pour la nuit, donnés à 16 heures et à 20 heures, prescrivent à la division du Maroc de se fortifier sur les positions occupées et « de s'y maintenir à tout prix. » (ordre n° 48, Reuves, 16 heures) :

Les troupes bivouaqueront sur leurs emplacements de combat; elles continueront à s'y retrancher et à creuser des abris. Les feux ne seront pas allumés.

Des avant-postes de combat poussés le plus loin possible sur les chaussées traversant les marais; les retrancher; placer des mitrailleuses pour enfiler les avenues.

L'artillerie restera sur ses positions.

...P. C. : château de Mondement. (Ordre général n° 50, château de Mondement, 20 heures.)

Du côté de la l7e division, le repli des 135e et 77e a créé une situation si confuse qu'on ne savait plus où passait la première ligne d'infanterie; on était en droit de craindre une avance allemande et l'occupation de Bannes. Heureusement, cette situation n'avait ému ni la très habile artillerie de la 17e division (le régiment du cours pratique de tir de Poitiers), ni son chef, le colonel Besse (ancien professeur du cours d'artillerie à l'Ecole supérieure de guerre). De midi 15 à 15 heures, cette artillerie reste en première ligne, sur la crête de Bannes, sans le moindre soutien d'infanterie, ne cessant de riposter au feu adverse et arrêtant par son tir toute tentative de progression ennemie sur les diverses chaussées.

Vainement le général Moussy a-t-il donné l'ordre au 135e de se reporter en avant; son chef, après avoir laisse espérer ce mouvement sur Bannes, a rendu compte de l'impossibilité de l'exécuter : « vu l'état d'exténuation de ses hommes, il ne pouvait leur être demandé aucun effort ».

Par bonheur, le général est à ce moment avec l'état-major de la 52e division; il obtient qu'un bataillon de réserve soit envoyé en soutien de l'artillerie divisionnaire. Le 58e B. C. P. parvient vers 15 heures auprès des batteries qui, depuis midi, sont sans aucune protection d'infanterie.

A la fin de la journée, la confusion n'est pas dissipée. De nouveau, on se demande si l'ennemi n'est pas à Bannes. Le général Moussy y envoie une reconnaissance du 7e hussards. Cette reconnaissance y trouve un élément du génie, qui, amené dans le village dès le matin, en vue de sa mise en état de défense, y est resté toute la journée (50). Au nord du village, l'obscurité ne permet pas de préciser la situation de l'ennemi. Néanmoins, l'état-major du corps d'armée conclut, nous ne savons de quels indices, à la présence d'un bataillon et d'une batterie au nord de Bannes.

Le 9e corps s'établit pour la nuit au bivouac : la 17e division à la ferme Hozet et dans les bois au nord-est, avec les débris de la 36e brigade en avant-postes de combat sur le mouvement de terrain cote 159 (800 mètres sud-ouest de Bannes), le moulin, croupe du Champ-de-Bataille, « dans des tranchées pour homme debout »; la division du Maroc dans la région Montgivroux, Mondement, couverte par la brigade Blondlat sur la ligne Broussy-le-Grand---cote 154---Broussy-le-Petit, par des éléments du régiment Fellert vers Reuves et par des unités du régiment Cros à Oyes et à la ferme Montalard; la 52e division, sur ses emplacements de la journée, une brigade sur le Mont Août, une brigade au nord et au nord-ouest de Fère-Champenoise.

Il y avait loin de cette situation aux espoirs manifestés par les ordres du général Foch! Moins ambitieux en ce qui concerne le 11e corps, ces ordres avaient-ils été au moins complètement exécutés à la droite?

* * *

LA GARDE PRUSSIENNE.

Nous avons vu comment les unités de la XXe division ont été engagées dans la journée du 6; leur action s'est fait sentir principalement contre les éléments de la division marocaine, qui ont traversé les marais, et contre certains éléments de la 17e division. Ils coopéraient ainsi à la progression du corps de la Garde.

Le général von Plettenberg, qui commande la Garde prussienne, donne son ordre pour le 6 à 23 heures, le 5, quand il est arrivé à Gionges :

... Le corps de la Garde marchera avec la Ire D. I. G. par Vert-la-Gravelle, Broussy-le-Grand, Allemant, jusqu'à Gaye; avec la IIe D. I. G., par Bergères et Fère-Champenoise, jusqu'à Marigny-le-Grand. La marche en avant doit être reprise de façon que la ligne Bannes---Morains soit franchie à 7 heures par les pointes d'infanterie.

Chaque division enverra un détachement volant d'avance sur les routes de marche : Ire D. I. G. sur Anglure, IIe D. I. G. sur Granges. Ces détachements auront chacun deux compagnies (cyclistes ou en camions), une section de mitrailleuses, quelques pionniers, une batterie, un escadron. Ces derniers (batterie et escadron) seront prélevés sur la cavalerie [déjà] poussée en avant. Le reste de la cavalerie poussée en avant rentrera dans les divisions, en vue de la reprise de la marche. Ces détachements ont à empêcher les transports et à gêner l'ennemi en retraite par tous les moyens possibles. S'ils rencontrent un ennemi supérieur en forces, ils se laisseront recueillir par leurs divisions. Il est probable qu'ils pourront avancer pour former un barrage dans la vallée de la Seine. Exploration éloignée sur la Seine, jusqu'à la ligne Conflans---Méry-sur-Seine.

Limite des zones d'action des deux divisions : Connantre, Pleurs, Anglure, Saint-Just (localités occupées par la Ire D. I. G.). L'exploration doit franchir à 5 heures la ligne Bannes---Morains---Ecury, à 8 heures la ligne Sézanne --Connantre---Fère-Champenoise, à 12 heures la ligne Saint-Quentin---Anglure---Vouarces. En outre, la IIe D. I. G. explorera sur le flanc gauche (51) ...

Ces ordres parviennent à la Ire division quand elle reçoit les premiers renseignements de l'engagement de la nuit au château de Vert-la-Gravelle. L'artillerie française canonne le château où sont restés les hussards de la Garde. La Ire division va s'engager peu à peu. Dès 4 h. 45, le combat reprend devant le château de La Gravelle. Le 4e régiment de la Garde est à l'avant-garde, il s'engage, se déploie et, peu après, il réclame du secours. Toute la division entre en ligne : le 1er de la Garde à pied se forme à l'ouest du château de La Gravelle et commence l'attaque des hauteurs de Toulon. Le 2e de la Garde entre en action à l'est du 4e. Le 1er régiment de la Garde a deux bataillons en ligne. Il pénètre dans les bois de Toulon, et se tient en liaison éloignée avec les unités de la 39e brigade hanovrienne.

L'artillerie est en position, partie vers la cote 190 (sud d'Etréchy), au nord-ouest de Loisy, prenant sous son feu les hauteurs de Toulon; partie à l'est de Charmont (ancien moulin), tirant sur La Gravelle, Aulnay et Aulnizeux.

L'ordre d'attaque générale de la division est donné à 7 heures. Vers 10 heures, les Français sont rejetés des positions à l'est et à l'ouest de Vert-la-Gravelle, malgré les tirs de mitrailleuses qui causent de sérieuses pertes (52).

Le succès semble certain; « on vit avec l'idée que l'on suit un adversaire battu ». On voit les Français refluer en colonnes sur les rares passages des marais de Saint-Gond. Le 2e régiment de la Garde traverse Vert-la-Gravelle, tandis que le 4e occupe les bois qui sont à l'est.

A 10 h. 45, le général von Hutier, qui commande la division, donne un ordre de poursuite. La 1re brigade traversera les marais par les passages de la Carboniserie vers Bannes; les 3e et 4e régiments passeront par Aulnizeux pour attaquer Bannes, tandis que le 2e régiment restera en réserve dans le bois à l'est de Vert-la-Gravelle. L'artillerie doit appuyer le passage en s'installant à La Chapelle (nord-ouest d'Aulnizeux) et en tirant sur Bannes, Aulnay et Aulnizeux.

Mais la progression s'arrête. La « puissante » artillerie française (53) établie au sud des marais, hors de portée de l'artillerie allemande, empêche la Garde d'avancer. Quelques éléments poussent cependant jusqu'à la rive nord des marais, malgré le feu des unités françaises en train de se replier. Des batteries arrivent à toute allure pour canonner les fuyards. La division borne là son succès.

La IIe division de la Garde était très fatiguée le 5 au soir : « Les officiers dormaient d'épuisement sur leurs chevaux et étaient difficiles à réveiller. » Elle commence le 6 au matin sa marche à l'est des marais. Vers 4 heures parvient le renseignement que Morains-le-Petit et Clamanges sont occupés par l'ennemi. Le général von Winckler se propose d'attaquer avec deux groupements, la 3e brigade sur Clamanges, la 40 brigade sur Morains-le-Petit.

La 4e brigade quitte Vertus à 4 heures; elle reçoit l'ordre d'attaquer entre la route Bergères, Morains-le-Petit et le chemin Pierre-Morains---Ecury-le-Repos.

L'artillerie, en position au nord-ouest de Pierre-Morains, ouvre le feu à 7 heures. A 8 h. 45, le 2e régiment de grenadiers (Empereur Franz) s'engage devant Pierre-Morains et les petits bois qui sont à l'ouest, le 4e grenadiers (Augusta) traverse Pierre-Morains.

La 3e brigade occupe Clamanges sans coup férir; elle avance jusque devant Ecury-le-Repos, où elle s'arrête, parce que la 4e brigade n'avance pas.

Le général Plettenberg voit l'engagement de son corps d'armée du haut du Mont Aimé. Le combat lui a paru très dur. Il constate que la résistance française s'affirme sérieuse. La Ire division a à peine atteint les rives nord des marais, et la IIe division, qui devait lui ouvrir le passage, semble piétiner sur place devant Morains-le-Petit et Ecury-le-Repos. Il reçoit quelques renseignements lui signalant des mouvements français vers Normée et Clamanges; comme il a l'ordre de se tenir en liaison avec les corps de droite de la IIIe armée, il envoie, vers 9 heures, un officier de liaison auprès du XIIe corps saxon, pour lui demander d'avancer rapidement et d'entrer en ligne à côté de la Garde. Ainsi, son flanc gauche sera couvert et il pourra reprendre l'attaque (54). Il est toujours sur le Mont Août, quand il reçoit la réponse favorable du XIIe corps; en même temps, il reçoit l'ordre du général von Bülow qui presse le mouvement en avant.

Il envoie ses instructions :

... La Ire division, en formation de combat, sa droite sur Broussy-le-Petit, Chichey, Queudes (inclus), Marcilly (exclu), sa gauche au Mont Août, Linthes, Gaye (inclus), Anglure (exclu).

La IIe division ayant sa droite en liaison avec la Ire division, sa gauche sur Père-Champenoise, Marigny-le-Grand, Granges (exclu). La IIe division marchera en échelon en avant de la Ire division elle lui ouvrira tout d'abord le passage de la coupure des marais vers le sud et coupera les forces ennemies de la Seine par une conversion vers l'ouest. La Ire division agira d'une manière identique au delà des marais et conversera vers l'ouest dans le cas où il y aurait encore vers le sud de l'ennemi en face de la XXe division.

Cet ordre, parti à 13 heures du Mont Aimé, serait arrivé presque immédiatement à la Ire D. I. G. Cette division essaie à nouveau de traverser les marais, elle échoue. Vers 16 heures, elle, occupe définitivement Aulnay et Aulnizeux. Une heure plus tard, tandis que neuf batteries écrasent la Grosse-Ferme sous leurs obus, les 2e et 3e régiments de la Garde à pied tentent en vain de franchir les marécages. C'est presque uniquement une action d'artillerie qui les empêche d'avancer.

La division s'arrête. Elle reçoit, à la fin de l'après-midi, un ordre du corps d'armée lui prescrivant un déplacement latéral vers Morains-le-Petit et Normée.

La IIe division de la Garde reprend son mouvement en avant vers 13 heures. Le 2e régiment de grenadiers a engagé ses trois bataillons pour s'emparer de Morains-le-Petit en flammes. Il a eu de fortes pertes. Le 4e régiment de grenadiers pénètre, dans le courant de l'après-midi, dans le village d'Ecury. Il traverse la Somme, mais il ne peut atteindre la lisière des bois qui sont au sud de la route de Morains-le-Petit à Ecury. Bien plus, il ne peut se maintenir dans le village d'Ecury par suite de l'intensité de nos tirs.

La 3e brigade a été soumise à des feux très violents. Cependant, elle parvient jusqu'à la route de Villeseneux à Normée, repoussant avec peine les Français, engageant ses bataillons en réserve sur son flanc. Le 2e régiment d'artillerie de la Garde se met en batterie au sud-ouest de Clamanges; il est réduit au silence par l'artillerie française admirablement dissimulée. La 3e brigade, qui a été pendant une partie de la journée sans liaison avec la 4e , en avançant sur Clamanges, ne retrouve sa liaison qu'au crépuscule.

La résistance française paraît si forte au général von Winckler et la menace sur son flanc lui semble si sérieuse qu'il arrête la marche de sa division, voulant attendre que l'action du XlIe corps se fasse sentir d'une façon plus énergique.

Ainsi la défense du 9e corps sur la ligne des marais et celle du 11e corps, que nous allons examiner maintenant, à l'est des marais, ont arrêté l'impétuosité de la Garde et amènent le général von Plettenberg à modifier complètement son dispositif pour le 7 au matin.

* * *

LE 11e CORPS D'ARMÉE.

La mission du 11e corps était nettement défensive : il devait « s'établir défensivement de Morains-le-Petit à Lenharrée, pour barrer indiscutablement à l'ennemi les routes venant de Châlons et de Vertus ». Le général Eydoux avait donné ses ordres le 5, à 22 h. 30, pour l'exécution de cette mission :

I.---Le front défensif assigné au 11e corps d'armée sera réparti ainsi qu'il suit :

II.---21e division, de Morains-le-Petit inclus à Normée inclus.

Le général commandant la 21e division disposera, pour l'occupation et l'organisation de son secteur, de toutes les troupes de sa division, y compris le 293e, qui sera rendu à la sortie nord de Fère-Champenoise demain à 6 heures; seront, en outre, mises à sa disposition les deux compagnies du génie de corps, rendues dans la nuit à Connantray avec deux prolonges d'outils.

Le quartier général de la 21e division sera transféré à Fère-Champenoise demain matin à 6 heures.

22e division, de Normée exclu à Lenharrée, inclus, avec détachement sur le flanc droit, pour tenir la route de Châlons et couvrir le flanc droit du dispositif.

Un régiment de la 22e division, à la disposition du général commandant le corps d'armée, à Connantray (sortie ouest)., à 6 heures.

Le Q. G. de la 22e division sera transféré à Connantray demain à 6 heures.

La zone d'action des deux divisions sera séparée par le chemin partant de la lisière est de Normée et aboutissant à la lisière nord-ouest de Connantray.

Artillerie de corps se portera au nord (le Fère-Champenoise, où elle sera rendue à 6 heures; elle sera accompagnée par le 293e, qui sera remis à la disposition du général de division.

L'artillerie de la 60' division sera rendue à la même heure à Connantray; ...elle sera accompagnée par un bataillon de la 60e division, qui lui servira de soutien.

60e division de réserve enverra les deux bataillons dont l'organisation lui a été prescrite au nord de Fère-Champenoise pour 7 heures (55).

... Elle portera à Semoine une brigade (rendue à 5 heures), détachant un bataillon à Montépreux (rendu à 6 heures). Le reste de la division se portera à Herbisse et Villiers-Herbisse.

Q. G. de la 60e division : Semoine.

Le 2e régiment de chasseurs se portera vers la ferme La Maltournée et éclairera dans les directions de Châlons, Sommesous et Mailly.

. . .. ...........................................................

III.---Le quartier général du corps d'armée sera transféré à Connantre, où il fonctionnera à partir de 6 heures.

Poste de commandement à Fère-Champenoise à partir de 6 heures...

Cet ordre, qui étend vers le nord-ouest le front du corps d'armée, est complété dans la matinée du 6 par deux notes :

La première est adressée, à 5 heures, à la 21e division : elle l'avise de l'arrivée à Fère-Champenoise de l'artillerie de corps, qui avait reçu l'ordre de se renseigner sur la position de l'artillerie de la 21e division, et ajoute :

... La possession de nos positions est indispensable. Le succès de la manoeuvre de notre armée repose là-dessus. Formant l'aile droite de cette armée, nous devons rester soudés à elle par les positions que nous occupons et couvrir ainsi la ligne de communications vers Sézanne et Broyes...

L'autre note est adressée, à 8 heures, à toutes les unités

Le général commandant la 9e armée fait communiquer téléphoniquement que la manoeuvre offensive, reprise ce matin par les armées, se présente dans des conditions excellentes et donne les plus belles espérances. Le général Foch fait appel à toutes les troupes pour qu'elles montrent, dans la circonstance, les belles qualités qui les animent. Que tout le monde y mette tout son coeur, toute son énergie, et les résultats seront considérables et rouvriront l'ère des succès ininterrompus.

Le général Foch demande instamment au 11e corps de conserver les positions indiquées et qui lui sont indispensables.

Il compte, en outre, sur le corps d'armée pour barrer à l'ennemi la route de Sommesous---Fère-Champenoise. Le détachement de la 22' division, chargé spécialement de cette mission, devra donc s'accrocher au terrain par le feu de son infanterie et de son artillerie. Si des forces ennemies débordaient de Sommesous vers le sud par la grand'route, il conviendrait de les attaquer pour arrêter leur mouvement. Le général commandant le corps d'armée remet, dans ce but, à la disposition du général commandant la 22' division, les deux bataillons de la réserve qui doivent se trouver à Connantray.

Le général Foch insiste tout particulièrement pour qu'on se retranche.

Dans l'après-midi, une division tout entière, qui vient d'être débarquée, doit venir se placer à la droite du corps d'armée. Il importe donc au plus haut point de favoriser l'entrée en ligne de cette nouvelle unité.

Le général commandant le 11e corps s'est porté garant de toutes les troupes à la tête desquelles il a l'honneur d'être placé. C'est le moment de recueillir le fruit de tous les sacrifices faits jusqu'à présent par le 11e corps d'armée, toujours en première ligne, toujours au contact.

Cette note est à répandre le plus possible.


Croquis n°V --- Le 11e corps le 6 septembre au soir.

Cet ordre et ces notes traduisent l'inquiétude, ou tout au moins le grave souci, que cause le large trou existant entre la 4e et la 9e armée. Il y a bien là la 9e division de cavalerie; mais cette grande unité est manifestement insuffisante pour cette tâche, quelle que puisse être son activité. Aussi, le général Eydoux a-t-il dû, pour l'étayer, réduire l'importance de sa réserve, qui ne comprend plus, maintenant que les éléments assez dispersés de la 60e division de réserve.

Cette division n'est pas seulement dispersée : elle est aussi complètement désorganisée. N'est-ce pas là, en effet, le résultat le plus sûr obtenu par la constitution de deux prétendus « bataillons d'élite » ? La mesure avait sans doute paru nécessitée par l'état matériel et moral de cette division; mais le remède n'était-il pas pire que le mal?... Ordre avait d'abord été donné, dans la soirée du 5, de préparer un bataillon à 6 compagnies « formé avec des éléments spécialement choisis sur toute la division ». « En conséquence, rapporte le journal de marche de la 60e division, chaque régiment est invité à fournir la valeur d'une compagnie et le commandement du bataillon est confié au commandant Lambert, du 202e. » Les ordres étaient en voie d'exécution, quand arrive, vers 1 heure, un nouvel ordre du général commandant le 11e corps d'armée, « de fournir, non pas un bataillon, mais deux bataillons à 4 compagnies. Ordre est aussitôt envoyé à la 119e brigade de désigner deux nouvelles compagnies et un chef de bataillon... ».

Sans doute avait-on jugé, non sans raison, à l'état-major du 11e corps, qu'un bataillon de six compagnies, faites de fractions appartenant à des régiments différents, serait d'un maniement bien lourd : d'où ce contre-ordre destiné à créer des compagnies plus légères. Mais un tel contreordre, donné au milieu de la nuit, n'a-t-il pas pour conséquence de rendre plus difficile une opération, en soi assez délicate? Les états-majors doivent savoir qu'il est des cas où le mieux est l'ennemi du bien. Ils doivent surtout, comme nous l'avons déjà dit, « vivre » l'exécution des ordres qu'ils donnent. S'il avait imaginé, comment se traduirait, dans la nuit, cet ordre de constituer des « unités d'élite », l'état-major du 11e corps n'aurait-il pas renoncé à son idée?... Nous allons, grâce aux souvenirs inédits d'un officier de réserve ayant appartenu à ce bataillon Lambert (lieutenant de Saporta), assister à cette opération.

Je suis brusquement réveillé d'un profond sommeil. Mon capitaine se tient devant moi. La lueur dansante de son falot éclaire la grange... « Vous êtes désigné avec votre section, me dit-il, pour faire partie d'un bataillon d'élite que la 120e brigade envoie à Fère-Champenoise à la disposition de la 9e armée. Départ à 2 heures du matin. »

Je regarde ma montre. Il est minuit...

A 2 heures, je rassemble mes hommes et me joins au bataillon commandé par le commandant Lambert. Il est constitué par des détachements de tous les régiments de la brigade... A ma compagnie, le capitaine appartient au 225e; je commande la 1re section; deux adjudants de l'active, un du 202e, un du 225e, les 2e et 3e sections; un sous-lieutenant de mon régiment, le 336e, la 4e section...

Les hommes ont leurs cartouches, mais beaucoup ont jeté leur sac pendant la retraite, et les vivres de réserve sont inexistants...

En somme, le bataillon, ainsi formé, est très bien encadré par les officiers les plus jeunes de la brigade, mais il n'a pas de cohésion, les hommes et les cadres ne se connaissent pas...

Jetés dans la fournaise avant d'avoir pu acquérir la moindre cohésion, ces deux bataillons y feront, nous le verrons, tout leur devoir. Mais n'est-il pas à prévoir qu'ils ne seront pas d'un grand secours à la grande unité à qui on les donnera, et cependant, la 60e division, ainsi écrémée de ses meilleurs éléments, n'aura plus qu'une valeur insignifiante!

L'extension du front des deux divisions vers le nord-ouest s'exécute de la façon suivante, d'après les ordres des deux divisions : la 22e division relève, à Lenharrée, le 93e, régiment d'infanterie qui passe en réserve de division à Fère-Champenoise, et la brigade de la 21e division qui était en réserve est portée, un régiment (le 64e) sur Ecury, l'autre régiment (le 65e) sur Morains-le-Petit. Ces mouvements sont simples et logiques, beaucoup plus que ceux que nous avons vu prescrire la veille au 9e corps; mais il faut compter avec la fatigue des troupes et avec l'ennemi, qui commence à manifester sa présence!...

A Normée, et, d'une façon plus générale, à la 21e division, on se ressent, en effet, des émotions de la veille, à en juger du moins par cette lettre adressée par le général Radiguet au colonel commandant la 42e brigade, le 6 septembre à 7 h. 10 :

Le général commandant la 21e division vous autorise à tenir la rive gauche du ruisseau; mais il vous recommande de ne pas faire tenir le village, qui sera certainement un objectif pour l'artillerie ennemie.

La défense de ce point d'appui doit être conçue de la façon suivante : des lignes peu denses en avant, des lignes sur les flancs du village, assurant des flanquements sérieux, des ligues en arrière, le tout assez loin du village pour n'être pas en butte au feu de l'artillerie qui tirerait sur le village...

Touchés assez tard dans la nuit par l'ordre d'occuper Morains et Ecury, le 64e et le 65e régiment d'infanterie n'ont pu se mettre en route qu'au jour. Les chemins à travers les bois de sapins sont peu nets; les hommes sont fatigués; on est mal fixé sur la situation (56). La marche est très lente.

Pourtant, le 65e atteint la lisière des bois : il a alors un bataillon sur la grand'route de Morains, un bataillon en échelon à droite, un bataillon en réserve à la cote 167 avec le colonel. Quand les premières unités débouchent, vers 10 heures, elles tombent sous un feu violent d'artillerie. Elles avancent cependant; mais, dans ce terrain découvert et sur le fond vert des bois de sapins, les capotes bleu foncé dessinent des objectifs extrêmement visibles. Les rafales se succèdent, de plus en plus précises. La marche se ralentit encore, les unités s'aplatissant sur le sol à chaque rafale. Bientôt, les lignes sont traversées par des groupes d'hommes du 32e, qui refluent de Morains en criant : « N'y allez pas 1 ... C'est l'enfer!... d'ailleurs l'ennemi y est sans doute déjà! ... » Le régiment progresse néanmoins jusqu'à environ 1.000 mètres de Morains. Mais là, il est cloué sur le sol, ou plutôt, instinctivement, les hommes s'écartent de la route, se dispersent à droite et à gauche, vers les bois, et un vide se produit au centre. Le colonel y pousse une compagnie du bataillon réservé; le même phénomène se reproduit Près des bois, les unités s'évanouissent littéralement et disparaissent. Il y a si peu d'officiers, et de gradés qu'on ne peut s'en étonner, et qu'il faut bien subir la situation sans pouvoir y remédier.

Le 64e, plus heureux, réussit bien à entrer dans Ecury, qu'il occupe avec deux bataillons, le troisième restant en réserve à la lisière des bois. Mais, à peine y est-il établi, que la canonnade redouble d'intensité et qu'une menace d'attaque se dessine. Vers midi ou 13 heures, le régiment, très éprouvé par le feu ennemi, doit évacuer Ecury, devenu intenable, et se replier sur la lisière des bois au sud de la route Ecury-Morains. Certes, ces bombardements de 1914 n'avaient pas l'intensité de ceux de 1916 et de 1917, sous lesquels les troupes tenaient. Gardons-nous, cependant, de juger sévèrement ces replis provoqués uniquement par le feu d'artillerie : sans même qu'il soit besoin d'invoquer ici, une fois de plus, la fatigue des hommes et la faiblesse de l'encadrement, rappelons-nous seulement que les réactions ne sont pas les mêmes après trois semaines de campagne et après deux ans d'accoutumance progressive!...

Le 65e, cherchant toujours à gagner Morains, essaye d'agir par le sud-ouest : il installe ses mitrailleuses à la lisière des bois, tandis qu'une fraction d'artillerie vient prendre position à l'ouest de la route. Cette tentative n'a pas plus de succès: contrebattue par une artillerie hors de portée, cette fraction d'artillerie doit s'éloigner, et l'infanterie, privée de cet appui, est de nouveau immobilisée. Aux difficultés du mouvement en avant s'ajoute d'ailleurs la crainte d'être en flèche, car on apprend qu'Aulnay-aux-Planches a été évacué par le 9e corps, et, vers 14 h. 30, que le 137e s'est reporté au sud de Normée, sans avoir été sérieusement pressé par l'ennemi. Un bataillon allemand est sorti des bois au nord de Normée et a dévalé vers le village. Pris à partie par l'artillerie de la 22e division, il n'a pu y pénétrer; mais il provoque le repli du 137e.

Normée et Ecury évacués, le 65e arrêté devant Morains, la situation parait sérieuse au commandant de la 21e division, qui multiplie les objurgations et, vainement, invite ses subordonnés à « presser le mouvement ». Dès midi, il a poussé en avant le 1er bataillon du 93e, qui, après sa relève à Lenharrée par la 22e division, est venu à Fère-Champenoise. Il fait suivre ce bataillon par les deux autres, puis; par les deux bataillons du 293e, puis par le bataillon Lambert, l'un de ces bataillons d'élite de la 60e division dont nous avons vu la formation. Le colonel Hétet, du 93e , a le commandement de toutes ces unités.

Avec votre bataillon et le 293e, que je mets à votre disposition, lui écrit le général Radiguet à 15 h. 30, faites l'impossible pour réoccuper Ecury avant la nuit et y tenir.

L'artillerie a l'ordre de battre tout ce qui est en avant du village pour préparer votre contre-attaque.

A quelque prix que ce soit, il faut qu'Ecury nous reste.

Communiquez ceci au colonel Bouyssou, dont le régiment est trop éprouvé pour rester en première ligne.

Nouvelle lettre aussi pressante à 16 h. 45

Avant vous j'ai dirigé sur Ecury les deux bataillons du 293e; ils doivent être à votre hauteur, puis un bataillon qui marchait avec vous, puis un bataillon de la 60e division de réserve. Il faut absolument entrer en relations avec ces éléments... et barrer la route.

Je donne l'ordre à l'artillerie de battre Ecury, de manière à rendre le passage intenable à l'infanterie allemande.

Les fractions qui ont passé doivent être très faibles.

Je vous supplie de les refouler sur Ecury et de faire l'impossible pour réoccuper le village.

Le colonel de Teyssère fait, de son côté, un gros effort sur Morains.

Mais le colonel Hétet a les plus grandes difficultés à se relier avec les unités placées sous ses ordres, disséminées au milieu des bois de sapins. Sur le papier, il semble qu'on ait réalisé une organisation du commandement à la fois simple et logique : face à Morains, le commandant de la 41e brigade avec le 65e; face à Ecury, les unités aux ordres du colonel commandant le 93e, qui relèveront le 64e placé en réserve; face à Normée, le commandant de la 42e brigade avec le 137e. En réalité, il faut compter avec les difficultés de ce terrain sans autres lignes nettes et sans autres repères que les deux routes et la voie ferrée. Routes et voie ferrée vont naturellement attirer les renforts. Aucune liaison ne s'établira entre le 64e et les diverses unités dirigées sur Ecury; aucune action commune ne pourra être organisée dans l'après-midi.

C'est ce dont rend compte, à 18 h. 10, le colonel Bouyssou :

Les hommes n'ont pas pris le café ce matin, ni la soupe dans la journée; ils n'ont pas de distribution, pas même d'eau. Je n'ai pas eu de nouvelles des deux bataillons du 293e, non plus que du 93e. J'ai appris par des renseignements qu'ils auraient débouché de la forêt sur Ecury et qu'ils avaient dévié... vers la droite... Les hommes ont eu une très belle attitude sous le feu de 6 à 13 heures. C'est le manque de cadres qui explique leur fléchissement, ainsi que le fait d'être débordés à droite et à gauche. Je ne crois pas qu'il soit prudent de leur demander un nouvel effort. Le 64e a donné tout ce qu'il pouvait.

Que faut-il faire ce soir? Il est indispensable que les hommes aient au moins de l'eau et du pain, puisqu'ils ne peuvent pas faire de feu. D'autre part, bivouaquer dans la forêt me semble dangereux, et l'ennemi bat toutes les lisières...

Ce compte rendu et un autre analogue du colonel Hétet se croisent avec un nouvel ordre d'attaque, ou plutôt avec l'invitation à reprendre les attaques à la nuit, car, pas plus que les lettres rapportées plus haut, on ne peut le considérer comme un ordre d'attaque, puisqu'on n'y trouve aucune organisation de l'attaque, aucune mesure concernant les appuis d'artillerie, aucune indication sur l'aide que chaque régiment peut attendre de ses voisins. Il est facile de deviner quels seront les résultats.

A gauche, le colonel du 65e a vu arriver à la nuit le bataillon Lambert. Il demande au chef de bataillon s'il est sûr de sa troupe. Celui-ci ne peut répondre négativement. Dans ces conditions, puisque c'est une troupe fraîche, c'est elle qui exécutera l'attaque de nuit. Elle sera suivie par un bataillon du 65e.

Ce que fut cette attaque de nuit, le même témoin, déjà cité précédemment, va nous le dire. Le bataillon met trois compagnies en ligne et avance dans cette formation jusqu'aux abords immédiats de Morains; puis il s'arrête et se couche.

Nous attendons longtemps... J'envoie une patrouille reconnaître les premières maisons et prescris au sergent de tirer un coup de fusil quand il sera parvenu au village. Le temps s'écoule. Un coup de feu perce la nuit. Je dis au capitaine : « Je vais tenter avec ma section d'entrer dans le village. »

La route résonne sous nos pieds. Les maisons brûlent à quelques mètres. On accélère l'allure. Pas un coup de fusil. Allons-nous nous briser contre une barricade?... Les soldats crient : « En avant! A la baïonnette! »... Nous nous précipitons. Nous dépassons l'incendie. Il me semble voir fuir des ombres. Nous poussons jusqu'à un carrefour. Nous sommes bien dans le village; mais où aller sans se perdre?...

J'arrête la section et envoie quelques hommes en avant. Un sergent revient vers moi : « Mon lieutenant, le village est plein der Boches; je viens de tirer sur eux à quelques pas d'ici. » J'entends la fusillade derrière moi. Je reviens sur mes pas. Je trouve une autre compagnie dans un désordre complet. Les compagnies ont suivi mon mouvement et s'entassent dans l'obscurité de la rue principale. Les maisons qui brûlent éclairent un peu les abords. Je reconnais le commandant Lambert, qui a perdu sa liaison.

Cependant, on tire de notre côté. Le commandant croit que ce sont les nôtres qui tirent par erreur et crie aux hommes : « Ne tirez pas! » Un blessé allemand râle dans un coin; je tâche de l'interroger, quand je vois déboucher à ma droite, par une grange, une troupe allemande. Je crie aux hommes : « Tirez! tirez! » Mais il y a des officiers qui crient : « Ne tirez pas! ce sont les nôtres! »... Allemands arrivent sur nous en chantant une sorte de cantique. Je n'ai que le temps de dégainer; je tue un Boche d'un coup de revolver et en écarte un autre avec mon sabre. Les hommes lâchent pied. Je recule avec eux sous une grêle de balles. Un capitaine tombe à côté de moi; je le ramasse et l'emporte sur mon dos. A quelques mètres de là, l'obscurité est profonde, et en quelques secondes, tout contact avec l'ennemi est perdu.

Avec quelques officiers nous rassemblons les hommes, mais toutes les unités sont mélangées. Les Allemands ont cessé de tirer. Il semble que nos pertes soient élevées. Le commandant Lambert donne l'ordre de ramener les troupes à la première crête, où nous passons le reste de la nuit...

Le colonel Balagny, déçu par cet échec, décide de reprendre l'attaque avec son bataillon, pendant qu'un autre bataillon du régiment agira par l'ouest. Il pousse ces deux bataillons jusqu'aux abords du village. Les préparatifs sont terminés vers 3 h. 30. Mais l'obscurité est telle qu'il paraît imprudent de s'engager dans ces conditions et qu'on décide d'attendre le jour.

Si l'attaque, mal montée, n'avait pas obtenu le succès espéré, du moins avait-elle été exécutée. Au 64e, elle n'avait même pu avoir lieu :

Je viens de prendre connaissance de l'ordre général d'attaque, rendait compte le colonel Bouyssou à 19 h. 10... Le 64e n'est pas en état de faire un effort, surtout de nuit. Le 2e bataillon n'a plus que deux officiers pour ses quatre compagnies. D'autre part, le bataillon du 93e, la seule troupe susceptible de donner sérieusement, n'est pas encore arrivé. Restent les deux bataillons du 293e et celui du 248e; mais je ne puis parvenir, malgré mes efforts, à savoir où ils sont et à me mettre en relations avec eux.

Toutes ces troupes ne me paraissent pas assez en mains ni assez bien encadrées pour courir les aléas d'une attaque de nuit, qui pourrait dégénérer très facilement en panique.

Je ferai remarquer que l'ordre d'attaque m'a été communiqué à 19 heures, c'est-à-dire à l'entrée de la nuit. Je suis sans nouvelles du colonel du 93e! Que dois-je faire?

A quoi le général Eydoux, à qui parvint ce compte rendu, répond par ces mots, qui prouvent une certaine ignorance de la situation réelle : « Tenir ferme à Ecury et à Normée et s'y retrancher. »

Le compte rendu du colonel Bouyssou est caractéristique de la méfiance que de nombreux chefs éprouvaient à l'égard des régiments de réserve. Dans le cas particulier, cette méfiance était injuste, puisque le bataillon Lambert, si mal préparé qu'il fût à une telle opération, avait effectivement attaqué, nous l'avons vu, et qu'il en fut de même du 293e.

Vers 20 heures, écrivait le colonel Hétet à 22 h. 30, j'ai essayé de reprendre Ecury. L'attaque, tentée par deux bataillons du 293e et deux bataillons du 93e, n'a pas réussi. Le village est trop solidement retranché et comprend de nombreux défenseurs...

Après deux assauts infructueux, la colonne d'attaque s'est repliée sur le bataillon du 93e que j'avais installé en repli sur la voie romaine. J'ai dû prescrire au bataillon Jahan d'aller se réorganiser près de la voie ferrée.

Les deux bataillons du 293e se sont repliés par les bois vers Fère-Champenoise.

Actuellement, j'occupe avec mes mitrailleuses et deux compagnies... le passage à niveau de la route de Normée.

Deux compagnies... en couverture occupent la voie romaine. Elles se replieront avant le jour, car leur position est un peu en l'air,..

L'ennemi tiraille à la lisière des bois au sud d'Ecury, mais ne poursuit pas.

Celui-ci en est bien empêché!... Nous verrons, en effet, quand nous nous placerons du côté adverse, que, si nous avons eu, du côté français, l'impression d'un échec, il s'en faut que, en face de nous, on triomphe! Ce n'est à rien moins qu'à une division de la Garde, la 2e, que notre 21e division a eu affaire, une brigade, 2e et 4e grenadiers, attaquant sur Morains-le-Petit et les bois à l'est, un régiment sur Ecury, un régiment sur Normée et les bois à l'est. Ces régiments ont terriblement souffert du feu de notre artillerie; même, ceux qui se sont emparés de Normée et d'Ecury ont, dans l'après-midi, évacué ces villages et rétrogradé sous la violence d'un feu qui leur a fait craindre une contre-attaque à laquelle ils ne sauraient résister. Il n'est pas question, pour eux, de poursuite!...

Mais le général commandant la 21e division l'ignore, quand, de sa main même, il rédige cet ordre de stationnement, que nous reproduisons sans commentaires :

Le général de division est heureux de féliciter le 64e régiment d'infanterie et son héroïque colonel de leur belle conduite dans la défense d'Ecury. Le chef et les soldats ont fait preuve de cet esprit de sacrifice qui, jusqu'à ce jour, distinguait le soldat français.

Il est profondément regrettable de penser que certains corps de la division, alors que chacun était prévenu depuis le matin que de notre résistance dépend peut-être le succès final de la campagne, n'aient pas su montrer la même bravoure.

Il espère que, demain au jour, chacun aura su se reprendre, l'importance du rôle à jouer par la 21e division remontera le moral de tous. D'ailleurs, il a été nettement constaté aujourd'hui que presque tous les hommes restés tués sur le terrain... n'auraient pas été touchés, vraisemblablement, à leur poste de combat. Il faut que, dès la pointe du jour, on fasse savoir à tous que les hommes qui quittent le champ de bataille... seront considérés comme des fuyards, arrêtés et traduits devant la cour martiale.

Ordre.

Les corps d'infanterie bivouaqueront sur leurs emplacements en fin de journée, couverts par des avant-postes de combat.

On profitera de la nuit pour remettre de l'ordre dans les unités et regrouper celles de deuxième ligne.

Il est recommandé... instamment d'user des travaux de fortification sur les positions occupées...

L'artillerie bivouaquera sur place ou à proximité de ses emplacements.

Q. G. C. A. : Gourgançon.

21e D. I. : Fère-Champenoise.

T. C. : Gourgançon.

... Si les chefs de corps estiment qu'il est absolument indispensable de faire de la soupe ou du café, on enverra, dans chaque régiment, des corvées limitées strictement aux cuisiniers porteurs de la viande, du café, des gamelles et marmites, qui viendront s'établir dans les maisons de la lisière sud de la ville de Fère-Champenoise.

Ils y prépareront les aliments et les monteront aux régiments, de façon à ce que les hommes aient mangé avant le jour, car il faut s'attendre à jouer le même rôle demain.

Des cyclistes, au débouché de chaque rue principale, indiqueront aux corvées les endroits où elles pourront s'installer sans, être vues. Il est donc inutile de pousser les T. R. jusqu'aux corps. On les arrêtera à l'entrée de Fère-Champenoise... Les corvées de cuisine prendront la viande, le sucre, le café. Les fourgons de pain continueront seuls jusqu'aux corps et reculeront immédiatement en emportant des blessés si possible.

Le général de division ne veut pas, à la pointe du jour, voir une seule voiture des T. R. ou T. C. dans la ville. Prescription stricte. Une désobéissance peut avoir les conséquences les plus graves.

* * *

LA DROITE DE L'ARMÉE.

A la 22e division, la journée a été plus calme. Les deux brigades ont été accolées, la 44e tenant le front Normée, (exclu)---Lenharrée (inclus), la 43e couvrant le flanc droit, L'ordre du corps d'armée a prescrit l'occupation des positions pour 5 heures; ce n'est que vers 5 h. 20 que les régiments de la 44e brigade reçoivent leurs ordres. Le 19e régiment d'infanterie est poussé à Lenharrée, où il arrive à 8 h. 30; il place un bataillon avec deux sections de mitrailleuses en avant du village; un autre bataillon organise le cimetière; le troisième s'établit en réserve derrière le remblai de la voie ferrée. Le 118e s'installe dans les bois au sud de Normée (57). Il est plus de 10 heures quand toutes les unités de la brigade sont à leurs emplacements.

La 43e brigade a placé le 62e régiment d'infanterie en première ligne, très échelonné, avec un bataillon aux ponts d'Haussimont et de Vassimont, un bataillon. sur la ligne Constantine --Chapelaine, et le dernier en réserve vers la cote 172. Ainsi disposé, ce régiment couvre la division vers le nord-est en direction de Sommesous, Le 116e est en réserve à la Maltournée, d'où il sera ramené dans la journée vers Connantray, après avoir été remplacé par le 337e.

L'artillerie de la 22e division est à la Maltournée face au nord-est; celle de la 60e division face à l'est, entre Chapelaine et la cote 188.

Les seuls incidents dignes d'être signalés sont l'intervention de l'artillerie contre un bataillon allemand qui, vers 14 h. 30, sort, en formation massée, des bois au nord de Normée et se jette dans Normée, évacué par le 137e; et l'action d'une forte reconnaissance de cavalerie allemande, qui, vers 17 heures, pousse sur Haussimont, mais ne réussit pas à y pénétrer, bien que le village paraisse avoir été un moment évacue par ses occupants.

Il n'y a rien à signaler à la 60e division, qui a occupé sans incident les emplacements qui lui étaient assignés et assuré la liaison avec la 9e division de cavalerie.

Quant à celle-ci (58), elle se tient à Soudé-Sainte-Croix, couverte par deux avant-gardes, l'une, composée du 25e dragons et du groupe cycliste, vers Vatry, tenant la route de Châlons; l'autre, constituée par un régiment de la 9e brigade de dragons, vers Coole.

Vers 13 heures, l'avant-garde de Vatry est attaquée par une colonne comprenant de l'infanterie, deux batteries et un demi-régiment de cavalerie, débouchant de Vatry et de Bussy-Lettrée. Un peu plus tard, trois régiments de cavalerie environ sont signalés au nord de Cernon, et une colonne de deux bataillons avec de l'artillerie débouchant de Faux-sur-Coole.

Après avoir arrêté le plus longtemps possible sur le front Faux-sur-Coole---Vatry ces divers détachements ennemis, en agissant presque exclusivement par son artillerie, la division se regroupe en arrière, de manière à être assurée de conserver Sommesous.

A la nuit, elle laisse en ce point une avant-garde, et reporte son gros autour de Mailly, en vue de faire boire et manger hommes et chevaux.

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LA IIIe ARMÉE ALLEMANDE.

Dans la zone en face du 11e corps et de la 9e division de cavalerie progresse la IIIe armée allemande. Le 5, elle a eu repos. Les ordres du général von Hausen fixaient comme objectifs de marche pour le 6 Germinon et Coupetz. Le XIIe corps actif, le seul qui intervienne contre les Français dans cette journée de dimanche, doit marcher vers le sud en deux colonnes : la XXXIIe division par Jalons, Champigneul, Chaintrix, Vatry, Soudé-Sainte-Croix, la XXIIIe division par Matougues, Nuisement, Coupetz. Les avant-gardes doivent atteindre, dans la journée du 6, la route de Fère-Champenoise à Vitry-le-François (59).

Le général von Elsa, commandant du corps d'armée, arrive vers 10 heures à la sortie sud-ouest de Châlons, quand il rencontre un officier d'état-major de la Garde qui signale que ce corps est engagé avec son aile gauche dans un violent combat près de Pierre-Morains. L'ennemi paraît supérieur en nombre, la bataille s'étend jusqu'à Clamanges, où l'aile gauche de la Garde paraît exposée à une attaque dangereuse. L'entrée en ligne du XIIe corps paraît désirable. Le général von Elsa rend compte immédiatement au quartier général de la IIIe armée et envoie l'ordre à la XXXIIe division de se porter à l'aide de la Garde.

Mais, entre temps, vers 9 h. 15, le renseignement et la demande de l'officier d'état-major ont touché le général von der Planitz, commandant la XXXIIe division. Sans ordre de ses chefs, il se décide à marcher à la bataille; ce n'est que quand le mouvement est exécuté qu'il en rend compte. Son avant-garde est à Saint-Mard, il la pousse sur Germinon, là il reçoit l'ordre du général von Elsa. Le détachement d'exploration von Arnim, qui se trouve depuis la veille au soir vers Villeseneux, est poussé sur la Somme; il comprend une compagnie cycliste, le 11e bataillon de chasseurs, le 18e régiment de hussards et une batterie du 64e d'artillerie. Il reçoit mission d'explorer sur la Somme et ultérieurement de couvrir l'aile gauche de la division. Le général von der Planitz met sa division en deux colonnes : la 63e brigade à droite, marchant par Chaintrix, Velye, Trecon; la 64e brigade à gauche par Germinon sur Villeseneux (60). La mission est d'agir contre le flanc, éventuellement à revers, de l'ennemi qui combat en face de la Garde. Par cette décision, le général von der Planitz abandonne l'objectif reçu pour la journée.

Les régiments de la division sont fatigués par la chaleur, beaucoup d'hommes sont malades, les officiers ne cessent de les encourager. C'est au cours d'une halte dans les environs de Chaintrix que les hommes apprennent le combat de la Garde et l'aide que va lui apporter la division : « Comme à Saint-Privat, les Saxons aident la Garde (61). »

La marche continue; vers 10 heures, on apprend que la Garde tient Clamanges. La division aurait besoin de repos; cependant von der Planitz décide de pousser plus loin et de ne pas s'arrêter avant d'avoir atteint les rives de la Somme; à cet endroit, il abandonnera la direction sud-ouest qu'il suit depuis qu'il a reçu le signal d'alarme de la Garde et reprendra sa marche vers le sud. Dans ce but, il envoie, à 11 heures, un ordre prescrivant à la 64e brigade de marcher dans une formation déployée en direction de Lenharrée, tandis que la 63e brigade viendra de Germinon à Soudron.

Vers midi, on apprend que la Garde progresse par Normée sur Fère-Champenoise; le renseignement est erroné. Les troupes pensent avoir du repos vers Villeseneux, elles n'en ont pas. En effet, à 14 heures, on reçoit un nouvel appel de la IIe division de la Garde, qui se trouve engagée vers Normée---en fait elle était encore dans les bois qui sont au nord de ce village---et dont certains régiments (grenadiers Augusta et grenadiers Elisabeth) ont de si fortes pertes qu'il a fallu les ramener en arrière. Von der Planitz veut attaquer entre Normée et Lenharrée. La 64e brigade est poussée en trois colonnes sur Lenharrée, et la 63e sur Normée. En formations très diluées, avec de grosses pertes, sous un feu violent d'artillerie ennemie, les brigades atteignent les lisières sud-ouest des boqueteaux, mais elles ne peuvent en déboucher. La progression est impossible, par suite du feu d'infanterie. Les troupes, fatiguées, par la chaleur, la marche, la poussière n'en peuvent plus. L'artillerie en action au sud-ouest de Lenharrée et au sud de Clamanges ne parvient pas à appuyer suffisamment son infanterie pour qu'elle se reporte en avant (62). Les groupes du 64e ne peuvent entrer en ligne que vers 17 heures et 18 heures, trop tard pour faire sentir utilement leur action. Le bataillon d'obusiers en position au sud-est de Villeseneux, prend comme objectif Lenharrée et Normée, les deux villages paraissent fortement occupés. Les unités s'enterrent tant bien que mal. Vers le soir, le régiment de grenadiers Alexandre (de la IIe division de la Garde) est amené derrière la droite de la XXXIle division, pour assurer la liaison entre les deux divisions.

A son aile gauche, la division était couverte par le détachement von Arnim, avec le 18e hussards. Il est dirigé sur Vassimont. Il rencontre l'ennemi au nord du village et livre un combat à pied pour essayer d'atteindre la Somme. Les Français se replient, après avoir infligé de fortes pertes aux hussards (63).

Le combat a été très dur; à la fin de la journée, le général von der Planitz signale qu'il a rencontré une forte résistance, que sa gauche est peu couverte, et il demande que la XXIIIe division soit engagée à sa gauche.

Mais cette division n'est plus disponible.

Quand le général von Hausen a donné ses ordres le 5 au soir, il pensait n'avoir affaire qu'à de fortes arrière-gardes jusqu'à la coupure de la Seine. Les premiers renseignements de la matinée n'infirment pas cette impression. Vers midi, tout change. Le compte rendu du général commandant le XIIe corps, qui marche à la bataille, l'appel de la Garde, puis, vers 13 h. 45, un renseignement de la IVe armée sur l'engagement du VIIIe corps à Vitry-le-François semblent annoncer la fin de la retraite française. Hausen cherche à se renseigner auprès du commandement suprême. Il téléphone à Luxembourg, par l'intermédiaire de la IVe armée. Il n'obtient aucun renseignement; au contraire, on lui demande des explications sur son arrêt de la veille. La IVe armée a demandé à son tour à être appuyée sur sa droite. Pour lui donner satisfaction, le XIXe corps se dirige vers le sud-est, couvert à droite par la XXIIIe division, envoyée par ordre de l'armée sur Coupetz.

Vers 17 heures, Hausen se trouve avec une armée séparée en deux tronçons par une trentaine de kilomètres. Il décide de constituer deux groupements, l'un à l'ouest avec la XXXIIe division, voisine de la Garde, tandis que la XXIIIe division et le XIXe corps appuieront la IVe armée. Pour fermer le trou, il va prescrire a la XXIIIe division de réserve qui doit atteindre Villeneuve le soir de poursuivre sur Vatry. Dans la nuit, il donnera l'ordre de pousser successivement, à l'aide de la XXXIIe division, les deux groupes du 24e régiment d'artillerie de réserve, la moitié du 3e bataillon d'artillerie à pied de réserve, puis d'axer vers la gauche de cette division le 100e régiment de réserve de grenadiers. La conclusion sera l'engagement de la XXIIIe D. R. près de la XXXIIe dans la journée du lendemain (64).

A 22 heures, on appellera d'urgence la XXIVe division de réserve, qui est encore dans les environs de Reims. Toutes ces mesures ne peuvent donner satisfaction de suite. Pour boucher le trou entre ses deux divisions, en attendant l'arrivée du XlIe corps de réserve, le général commandant le XIIe corps actif prévient le général von der Planitz d'avoir à couvrir lui-même son flanc gauche et prescrit à la XXIIIe division d'envoyer un groupement de un bataillon et demi et une batterie à Sommesous, un autre de trois bataillons et trois batteries à Soudé-Sainte-Croix. Vers 19 heures, le général commandant le XIIe corps rend compte que la Garde n'a remporté aucun succès décisif et que les renseignements d'aviateurs signalent des réserves d'au moins une division derrière la ligne ennemie. Les pertes saxonnes sont sérieuses, toutes les unités sont en ligne et il est impossible d'aider la Garde, qui demande l'engagement de tout le corps entre Lenharrée et Sommesous. Il ne semble pas que l'ennemi veuille continuer sa retraite. Il fait front! (65).

Vers 22 heures, la IIIe armée reçoit deux messages de la IIe armée. Par le premier, le général von Bülow fait connaître que la cavalerie est engagée tout entière dans un violent combat à son aile droite et qu'il ne peut envoyer la division de cavalerie que l'ordre du haut commandement du 4 au soir lui a prescrit de fournir. Par le second, il demande l'engagement de toute la IIIe armée sur Fère-Champenoise pour soulager la Garde (66).

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Si nous jetons un coup d'oeil sur l'ensemble des opérations du 6, nous constatons que les résultats sont loin d'atteindre les buts que se sont fixés les généraux commandant les armées française et allemandes.

Du côté français, sans doute, à gauche, la liaison avec la 5e armée est bien assurée; mais la violence de la lutte que livrent en parfaite liaison le 10e corps et la 42e division laisse planer une grave incertitude sur l'issue de cette lutte; il a fallu, en fin de journée, au lieu de l'ordre d'offensive du matin, se borner à prescrire à la 42e division de « s'arrêter » comme le 10e corps et de « s'organiser fortement sur le terrain qu'elle tient ». Mais, au centre, nous n'avons pu porter nos avant-gardes au nord des marais : le dispositif voulu par le général Joffre n'est donc pas réalisé; du moins, notre ligne de résistance au sud des marais a-t-elle solidement tenu. A droite, au contraire, cette ligne a lâché; nous avons abandonné la ligne de la Somme, et ce fléchissement est d'autant plus grave que le 11e corps paraît plus fatigué et que les comptes rendus y révèlent un plus fâcheux désordre.

Mais la situation n'est guère plus brillante du côté des Allemands; les objectifs de poursuite donnés par Bülow ou par Hausen pour le 6 ne sont pas atteints, il s'en faut : le Xe corps, arrêté à 2 ou 3 kilomètres au sud du Petit-Morin et n'arrivant pas à traverser les marais; la Garde voyant ses attaques se briser et réclamant du renfort ou des secours à maintes reprises; le XIIe corps disloqué par suite du manque de coordination dans l'armée saxonne. La vallée de la Seine, celle de l'Aube sont encore loin et les nombreuses pertes des Hanovriens, Prussiens, ou Saxons montrent que, pour y arriver, il faudra encore de très sérieux efforts.


CHAPITRE V --- L'engagement (7 septembre)

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