PIERRE-ALEXIS MUENIER

L'ANGOISSE DE VERDUN
Notes d'un Conducteur d 'Auto Sanitaire.

PREFACE DE VICTOR GIRAUD

LIBRAIRIE HACHETTE ET CIE.
79, Boulevard Saint-Germain

1918

 

  TABLE DES MATIÈRES
 
  PREFACE
I.
L'alerte
II.
La côte du Poivre dans la nuit
III.
Le péril s'aggrave
IV.
La 37e division monte au combat
V.
Les blessés sur la neige. Baleycourt
VI.
Verdun sous les flammes
VII.
L'angoisse
VIII.
L'arrivée du 20e corps
IX.
Le poste de secours de Bras
X.
La suprême tension
XI.
La relève
XII.
Deo gratias

 

PRÉFACE

DE

M. VICTOR GIRAUD

L'auteur de ce livre est le fils de Jules-Alexis Muenier, le peintre et poète de la lumière dont nous avons tous admiré nombre de paysages, la Leçon de clavecin, et, tout récemment, un très beau portrait du Maréchal Foch. Pierre Muenier, lui, et quoiqu'il eût plus d'une fois manié le pinceau, ne se destinait pas à la peinture, mais à la littérature, et, plus particulièrement, à la critique littéraire. Justement convaincu de la nécessité, pour un futur écrivain, de fortes études classiques, il avait pris ses grades universitaires, et il avait à peu près achevé une thèse de doctorat ès-lettres sur ce grand esprit et ce critique complet, --- trop méconnu des jeunes générations, --- qui s'appelait Émile Montégut.

La guerre survint et fit de ce lettré un soldat, un excellent soldat. Il avait été versé dans les services automobiles. Ceux qui s'imaginent que les automobilistes sont les privilégiés de la guerre moderne, qu'ils occupent des sinécures et qu'ils courent peu de risques, n'auront qu'à feuilleter ce volume pour être détrompés. Ils y verront que l'infanterie n'a pas l'unique privilège des durs labeurs et des risques sanglants. Et ils n'y verront peut-être pas,---Pierre Muenier ayant l'esprit de corps trop modeste, ---mais je puis confirmer que de simples conducteurs d'auto sanitaire peuvent être à leur manière des héros. Car ce n'est pas seulement à Verdun, où il est retourné cinq fois, --- que Pierre Muenier a fait généreusement tout son devoir, et plus même que son devoir, c'est quatre années durant, et dans toutes les circonstances décisives de la guerre. Au début de la campagne, vers la fin d'août 1914, on constitue hâtivement à Vincennes la section sanitaire automobile 102, spécialement affectée au service de l'admirable 45e division algérienne. Pierre Muenier demande à y être incorporé. Il assiste aux combats épiques qui se livrent à Neufmoutiers, Penchard, Monthyon, aux lisières de Marcilly et de Chambry, et c'est lui qui, avec sa section, transporte à Paris les premiers blessés de la Marne. Un peu plus tard, c'est la dure bataille de l'Aisne ; c'est, sous une pluie de mitraille, l'évacuation des blessés de l'hôpital de Soissons. Puis, ce sont les batailles d'Arras en 1914 et 1915. Et c'est ensuite 1'Argonne, aux mauvais jours de l'été de 1915, Verdun, de glorieuse et terrible mémoire, l'Aisne, la Somme. Partout où sa section est appelée, Pierre Muenier est toujours là, payant largement de sa personne, donnant l'exemple de la bravoure, par fois de la témérité, l'exemple aussi de l'endurance, du sang-froid, de la bonne humeur, de l'optimisme quand même, du dévouement poussé jusqu'au complet sacrifice. C'est merveille qu'il ait échappé à tant de hasards. Je sais de lui, ---mais non point par lui, --- des traits qui peuvent remplir les siens de fierté, et qui, s'il avait voulu ou su les exploiter, lui auraient valu des distinctions que sa silencieuse et un peu farouche modestie s'est bien gardée de solliciter. Quelques-unes des plus belles actions de cette guerre sont celles qu'aucun chef n'aura vues, qu'aucune citation n'aura récompensées. Elles n'en sont que plus méritoires. La France et la Victoire française seules en ont bénéficié. Il n'y a que cela qui importe.

Des carnets de notes où il a consigné ses souvenirs de campagne, Pierre Muenier a eu l'heureuse idée de détacher les pages relatives aux premiers jours de la bataille de Verdun. J'ose leur prédire un grand succès. J'ai lu, pour ma part, bien des choses sur Verdun, et, çà et là, de fort belles choses. Je ne crois pas avoir rien lu d'aussi émouvant, d'aussi vivant, d'aussi prenant. C'est la gigantesque bataille vue et racontée par un témoin qui sent, qui peint et qui pense : trois qualités qui ne vont pas toujours ensemble, mais dont l'accord assure aux oeuvres qui les réunissent ce caractère de force et de complexité sans lequel il n'y a pas de livre vraiment durable.

Sentir en littérature, ce n'est pas seulement éprouver et rendre la sensation physique qui jaillit pour ainsi dire en nous au contact des spectacles douloureux, charmants ou grandioses auxquels nous avons assisté ; c'est transformer, c'est convertir cette sensation en sentiment, c'est la faire passer de l'ordre des réalités matérielles à l'ordre des réalités morales, de l'ordre de la chair à l'ordre du «  coeur  ». Il me semble que c'est ce que Pierre Muenier a fait excellemment. « L'angoisse de Verdun  », cette angoisse qui nous a tous mordus au cœur le 21 février 1916, nous la revivons avec intensité dans son livre. A la lueur des incendies, sous l'éclatement des obus, à travers les mille impressions funèbres qui surgissent sous les pas du narrateur, on la sent naître obscurément dans son âme, cette immense angoisse. Puis, peu à peu, voici qu'elle devient plus précise et plus aiguë, et si obsédante que, bientôt, elle envahit tout, et qu'invinciblement l'odieuse question que l'on voudrait repousser, se pose inexorable. De ce terrible duel engagé entre la France héroïque, mais imprévoyante, et la méthodique et brutale Allemagne, la France pourra-t-elle sortir victorieuse? Émouvante question, qu'alors nous nous sommes tous posée, que nous ne nous posons plus aujourd'hui, mais dont l'amertume rétrospective n'est pas aujourd'hui pour nous sans douceur.

On saura d'autant plus de gré à Pierre Muenier d'avoir su raviver en nous ces émotions lointaines qu'il a eu le talent de placer sous nos yeux toute sorte des «  choses vues  » et de « visions de guerre  ». «  Peindre, a dit Tame, c'est faire voir.  » Et il a raison. Mais, pour faire voir, il faut d'abord voir soi-même ; et c'est là, nous en faisons tous les jours l'expérience, chose plus rare qu'on ne pense. Ne voit pas qui veut ; il y faut un don, et peut-être aussi une éducation spéciale. Sait-on que, sur le front, c'est surtout parmi les peintres que l'on recrute les meilleurs observateurs d'aérostation? Fils de peintre, Pierre Muenier sait voir. Son oeil « accroche » au passage les traits originaux, distinctifs d'une scène ou d'un paysage, les détails précis et pittoresques qui parlent aux yeux et se fixent dans la mémoire. Et comme il sait écrire, il trouve sans effort, --- au moins sans effort apparent, les mots et les alliances de mots qui traduisent le mieux ses impressions visuelles : «  Pas une lumière, dira-t-il, pas une tour, pas une flèche d'église, pas une maison même qui se distingue du vague domaine des choses grisâtres et sans nom  ». Et encore: « Et, à côté, dans l'ombre, tant sur la route même que sur les fossés, durcis, en pleins champs, le grouillements d'hommes, de bêtes et de véhicules s'étend comme une mer de larves souffrantes  ». Lisez enfin les pages où l'on nous décrit la rencontre d'une colonne de zouaves et de tirailleurs africains se rendant au combat(1), Verdun sous les obus (2), l'arrivée du 20e corps sur le champ de bataille (3), un poste de secours aux avant-lignes (4); et demandez-vous si la littérature de guerre en a produit beaucoup d'aussi belles, d'aussi plastiques, d'aussi vivantes.

Ce qui donne, selon moi, tout leur prix à ces pages, c'est qu'elles ne sont pas simplement des pages « descriptives  », c'est qu'elles sont pleines de pensée. Pierre Muenier ne s'est pas contenté de vivre la guerre, il l'a pensée ; il a agi, et il a médité sur son action ; il a cherché à en pénétrer le sens profond, la portée générale. Et ses réflexions nous sont précieuses parce qu'elles lui sont dictées par son expérience personnelle. « La guerre, ---dit-il fortement, commentant une parole de Pascal, --- la guerre seule parle bien de la guerre. » Or la guerre, à ses yeux de soldat, ce n'est pas ce fléau stupide qui a provoqué les déclamations de tant de soi-disant philosophes ; la guerre est un mystère, comme la maladie, comme la douleur ou la mort; la guerre est une épreuve, la grande épreuve des individus et des peuples. Et pour traverser noblement cette épreuve, pour en retirer tout le bénéfice moral qu'elle comporte, la simple foi stoïque lui paraît un appui trop fragile; c'est à une foi plus haute et, au total, plus humaine, qu'il a directement recours ....

En lisant ce livre, qui sera pour son auteur un beau début dans les Lettres, je ne pouvais me défendre d'une pensée qui, bien des fois, depuis quatre ans, est venue hanter mon esprit, comme sans doute celui de bien des Français. Voilà, me disais-je, un jeune écrivain de vrai talent et de noble cour que, jusqu'ici, le sort a heureusement épargné, et qui, s'il plaît à Dieu, va sortir indemne de « La grande épouvante ». Mais, hélas ! combien d'autres, connus ou inconnus, n'ont pas eu la même fortune Patrice Mahon (Art Roë), Charles Péguy, le capitaine Détanger (Emile Nolly), Ernest Psichari, André Lafon, Guy de Cassagnac, Maurice Masson,... les noms se pressent sous ma plume. An 1er janvier dernier, cent trente-trois élèves ou anciens élèves de l'École normale étaient déjà tombés au champ d'honneur. Et dans toutes nos grandes Écoles(5), dans tous les ordres d'études ou d'activités il en est ainsi. Pour se défendre, pour sauver la liberté du monde, et parce qu'elle avait besoin de chefs, la France a sacrifié son élite avec une prodigalité que la prudente et méthodique Allemagne n'a point; imitée. Que de talents, de beaux génies peut-être, que de fortes oeuvres, de vies utiles, de grands caractères, car ce sont les meilleurs qui se sacrifient, et la guerre est bien souvent une sélection à rebours, --- ont été consumés dans la fournaise ardente! On songe avec effroi à ce que sera la France de demain, découronnée de cette idéale jeunesse qui lui aurait fait tant d'honneur. Et peut-être, demain, quelque «  neutre » ironique s'étonnera que la France, en un quart de siècle, ait vu singulièrement diminuer le nombre de ses poètes, de ses écrivains, de ses artistes, de ses savants, de ses penseurs ....

A ce pharisien nous pourrons aisément répondre. Oui, certes, demain, la moisson du génie français sera, sinon plus pauvre, tout au moins plus rare. Mais quoi ! tandis que d'autres peuples, économisant leur sang, attendaient impatiemment l'issue de la lutte, la France, elle, pour que ces mêmes peuples pussent vivre libres, a sans compter répandu le sien sur toutes les routes de l'ancien continent. Et qu'on ne dise pas que, prise à la gorge comme elle l'a été, elle ne pouvait agir autrement. Si elle n'avait écouté que son intérêt personnel, la France, l'histoire nous le dira, aurait pu signer d'assez bonne heure une paix avantageuse. La France n'a pas voulu. La France a continué à se battre, à verser le plus pur de son sang, non seulement pour affranchir ses alliés, non seulement pour ressusciter la Pologne, libérer les Arméniens et les Tchèques, mais encore pour que la Suisse, la Hollande et l'Espagne ne fussent pas les vassales de l'Allemagne. Ces générosités se payent, hélas très cher. Il suffit à la France d'en avoir été récompensée par la tendre gratitude de l'idéaliste Amérique.

Mais si, demain, la pensée française risque d'être moins riche, il n'est pas sûr qu'elle soit moins haute ni moins profonde. Heureusement, parmi tous ces jeunes gens qui, si généreusement se sont offerts à la mort, il en est, comme celui-ci, dont la mort n'a point voulu. Leur âme et leur talent auront largement bénéficié de la formidable expérience de la guerre. A connaître, comme ils l'auront fait, quatre années durant, toutes les extrémités de la vie humaine, ils auront acquis une maturité d'esprit qu'ils transporteront dans les oeuvres de la paix, et qui sera singulièrement précieuse è la communauté nationale. Souvent ils auront découvert en eux-mêmes des richesses intérieures qu'ils ne soupçonnaient point auparavant, et qu'ils auront appris à mettre en valeur. Ils nous feront profiter de leurs découvertes. Et nous, leurs aînés, nous qui valons moins qu'eux, ayant vécu moins dangereusement, nous leur devons dès aujourd'hui une sympathie fraternelle et confiante qui sera faite avant tout de tendresse et de reconnaissance : car, hier, ils ont, par leur bravoure, sauvé la France ; et, demain, ils la feront admirer et aimer par leurs livres.

VICTOR GIRAUD.

Versailles, 29 septembre 1918.


Chapitre le premier


notes

1. Cf. p. 52-5.

2. Cf. p. 78-92.

3. Cf. p. 111-129.

4. Cf. p. 129-163.

5. Je veux donner ici un souvenir à l'un de mes jeunes amis, le lieutenant aviateur Jean Daguillon, mort en combat aérien a l'âge de vingt et un ans. Élève de l' Ecole polytechnique, cet admirable enfant, vrai modèle de droiture, de bravoure et de modestie, a avait, en trois années de guerre, gagné six très belles citations, dont quatre à l'ordre de l'armée, et la croix de la Légion d'honneur. Et de combien d'autres cette brève et glorieuse destinée n'est-elle pas symbolique !