BULLETIN

DES

MUSÉES DE FRANCE

DIRECTION DES MUSÉES NATIONAUX
PALAIS DU LOUVRE PARIS 1er

10e ANNÉE --- N° 9
NOVEMBRE 1938

MUSÉE DE BLÉRANCOURT

 

INAUGURATION DES SALLES DE SOUVENIRS
DES VOLONTAIRES AMÉRICAINS

PAR M. JEAN ZAY,
MINISTRE DE L'EDUCATION NATIONALE

LE 11 septembre dernier, M. Jean Zay, ministre de l'Éducation nationale et des Beaux-Arts, et M.William C. Bullitt. ambassadeur des États-Unis, ont inauguré les nouvelles collections de la partie du Musée de la Coopération franco-américaine de Blérancourt où sont exposés les souvenirs des relations des États-Unis et de la France contemporaine. A ces collections offertes par diverses Associations de Volontaires américains de l'Armée française (1914 à 1917) Légion étrangère, Escadrille La Fayette, La Fayette Flying Corps, American Field Service, etc., s'était ajoutée récemment une suite de souvenirs des grands bienfaiteurs américains de la France : les Rockefeller. les Carnegie. les Tuck, les Cromwell, les Morgan, les Vanderbilt et de la plupart des Comités qui soutiennent nos Fondations intellectuelles, artistiques et sociales.

CHATEAU DE BLÉRANCOURT.
Porte d'honneur et pavillons d'entrée.

La coopération financière des Volontaires américains, eu particulier de I'American Field Service, et de la Direction générale des Beaux-Arts. a permis d'attribuer aux nouvelles collections du Musée de Blérancourt, le rez-de-chaussée de partie de l'aile droite du château des ducs de Gesvres. oeuvre de l'atelier de Salomon de Brosse ruinée par les démolisseurs des biens nationaux de la fin du XVIIIe siècle et reconstruite, sous la direction de M. Bocage, architecte des Bâtiments civils et des Palais nationaux. De vastes salles ont été aménagées dans cette reconstruction qui s'élève sur un ensemble de salles basses et de couloirs exhumés du sol, au cours des fouilles, l'an dernier.

Parmi les nombreux souvenirs historiques et artistiques des Volontaires américains de l'Armée française. signalons le monument en bronze et marbres du Tennessee dédié par l'American Field Service à la mémoire du colonel Piatt Andrew, son fondateur, oeuvre des plus remarquables du sculpteur Walker Hancock. Ce monument fait face aux drapeaux et aux fanions des sections de l'American Field Service, dont une des voitures d'ambulance automobile a pris place dans les salles basses du musée. Des peintures décoratives de Mme Georgia Ovington rappellent aux Universités et aux Écoles des États-Unis leurs glorieux élèves, les Volontaires américains de l'Escadrille La Fayette et des escadrilles tributaires du La Fayette Flying Corps, au-dessus des vitrines où reposent les reliques des Volontaires morts pour la défense du Droit et de la Liberté. Enfin, les salles des oeuvres philanthropiques sont décorées d'émouvantes peintures de Leon Broquet, sous lesquelles se voient les bustes d'Andrew Carnegie et de William Nelson Cromwell. oeuvres des sculpteurs John W. Goscombe et Victor Ségoffin.

Le début de la cérémonie fut marqué par une allocution de M. William de Ford Bigelow, doyen et éloquent porte-parole des Volontaires américains de l'Armée française, qui se félicita « d'avoir enfin au Musée de Blérancourt, grâce au gouvernement français et grâce aussi à Mme Vanderbilt et à Mlle Anne Morgan, un abri définitif pour tous les souvenirs de guerre de l'American Field Service, à côté de ceux des Volontaires français de la guerre d'indépendance des États-Unis ». Puis M. Jean Zay prononça un important discours dont nous reproduisons le texte pour donner satisfaction aux désirs de tous les amis américains de la France.

           ANDRÉ GIRODIE.

ENTRÉE DU CHATEAU DE BLÉRANCOURT.
--- Vue prise pendant le discours de M. Jean ZAY.

 

DISCOURS PRONONCÉ PAR
M. LE MINISTRE DE L'EDUCATION NATIONALE

MESDAMES, MESSIEURS,

Les historiens anglo-saxons font généralement dater l'époque contemporaine non comme les nôtres, de la Révolution française, mais de la Révolution américaine. Nous ne contesterons pas cette notion chronologique. On peut, en effet, fort bien fixer à l'Insurrection du Nouveau Continent le moment où l'humanité a pris une conscience nouvelle d'elle-même et de ses destinées : c'est encore nos idées françaises, de même que c'est le sang français que nous trouvons engagés dans cet événement décisif. Le peuple américain s'enorgueillit de confondre l'aube de son histoire avec l'aube des temps modernes; nous venons lui demander le droit de participer à cet orgueil. Les premières revendications de la liberté humaine ont été proclamées par l'Amérique et par la France, étroitement unies. Et, depuis lors, l'Atlantique n'est pas un Océan qui nous sépare, mais une mer commune d'où renaissent sans cesse des images de jeunesse et d'avenir. Les navires qui la sillonnent n'ont porté, d'un rivage à l'autre, que de féconds messages de paix, ou des soldats qui, d'un même cour, volaient au secours de la même idée menacée.

Ce sentiment de posséder ensemble la même foi, le même destin, le même trésor culturel, les Américains le partagent d'une façon si vive, qu'ils n'ont jamais manqué de prendre en charge notre plus précieux patrimoine, comme le leur propre. Dès les premiers jours de mon ministère, j'eus la joie de recevoir M. John D. Rockefeller dans le domaine de Versailles restitué à la vie grâce à sa générosité : aussi bien n'était-ce pas seulement une des plus prodigieuses créations du génie français que l'argent américain avait contribué à sauver, mais aussi le berceau de l'indépendance américaine. Plus tard, j'ai inauguré la cathédrale de Reims ressuscitée de ses cendres, et là encore notre pensée est allée à nos bienfaiteurs américains. A chaque instant les devoirs de ma charge m'amènent en un lieu où je dois reconnaître la main amicale de l'Amérique. Celui où nous nous trouvons réunis n'est pas, à ce titre, un des moins émouvants. En 1917, le maréchal Pétain installait dans les vestiges du château de Blérancourt un groupe d'Américaines conduites par Mme Anne Murray Dike et Miss Anne Morgan, fondatrices du Comité américain pour les régions dévastées de la France. Une des dernières oeuvres de cette noble institution devait être l'acquisition et la restauration de ce même domaine, aujourd'hui monument historique et domaine national.

Transformé d'abord en « Musée commémoratif du Comité américain pour les régions dévastées de la France », un des pavillons de la cour d'honneur est aménagé plus tard en « Musée de la Coopération franco-américaine ». Son programme était double, c'était le programme même de l'amitié atlantique : il devait rappeler aux visiteurs américains le souvenir du rôle joué par les Français aux États-Unis d'Amérique depuis la période coloniale jusqu'à nos jours; il devait également rappeler aux citoyens de la République française le rôle des Américains dans la France moderne.

Fanions de l'American Field Service.
(Musée de Blérancourt.)

Un nouveau bâtiment devint alors nécessaire : les amis de la regrettée Mme Anne Murray Dike, dont les restes reposent ici, au chevet de la petite église de Blérancourt, firent restaurer une partie du rez-de-chaussée de l'aile gauche du château des ducs de Gesvres quelques années après cette restauration, la conservation du musée obtint de quelques-unes des Associations de volontaires américains de l'Armée française, en particulier de l'« American Field Service ». le don de leurs souvenirs de guerre accompagnés d'une contribution financière qui. largement complétée par un crédit de l'Administration des Beaux-Arts. facilita la reconstruction de la partie du rez-de-chaussée de l'aile droite du château des ducs de Gesvres : l'actuel pavillon des Volontaires américains, première étape du projet de réédification de l'oeuvre de Salomon de Brosse. Dès 1914, un grand nombre d'élèves et d'anciens élèves des Universités américaines étaient venus s'enrôler dans nos rangs. Ce furent les premiers annonciateurs d'une aide qui devait prendre par la suite, une forme totale et décisive. Parmi eux on comptait l'héroïque poète Alan Seeger. qui entra dans la Légion étrangère d'où devaient sortir l'Escadrille La Fayette et le La Fayette Flying Corps. Parmi eux on comptait aussi cet extraordinaire Abraham Piatt Andrew, dont la figure demeurera symbolique de la fraternité franco-américaine. Descendant de huguenots français du pays chartrain émigrés en Amérique, Abraham Piatt Andrew avait fait ses études en Europe, en particulier à la Sorbonne. Revenu dans son pays, il y occupait les fonctions de directeur de la Monnaie et de sous-secrétaire d'Etat au Trésor. Lorsque la guerre éclata, il s'offrit aux armées de la France et forma un corps de 40 sections d'ambulances américaines, l'American Field Service. Chaque section avait son fanion, qui va figurer au Musée de Blérancourt et y rappeler l'impérissable souvenir de ces admirables volontaires de la Paix qui, sur leurs voitures Ford, parcoururent nos champs de bataille et y ramassèrent nos blessés, méritant chacun ce titre qui luit donne à votre poète national, après la guerre de Sécession : le Panseur de plaies.

La guerre finie, l'Amérique ne considère pas sa tache comme terminée. Il reste encore des plaies à panser. Toute une élite de bienfaiteurs groupée autour de l'ambassadeur, Myron T. Herrick, se voue aux réfugiés. aux blesses. aux orphelins, aux régions dévastées. à tout ce qui est le corps et l'âme de la France. Et cette action se continue avec les Rockefeller. les Vanderbilt, les Carnegie, les Cromwell, les Tuck, tous les magnifiques donateurs de nos Institutions et de nos Monuments.

Général GOURAUD
sortant des nouvelles salles du Musée de Blérancourt

Grâce, donc. aux associations américaines, grâce à des donateurs particuliers, tels que Mme Ovington. M. Willing Spencer, le Musée de la Coopération franco-américaine peut présenter aujourd'hui, dans ce coin de vieille France, un premier ensemble de souvenirs, qui sera prochainement complété par un. hommage à l'armée nationale des États-Unis et aux services philanthropiques créés pendant la guerre mondiale grâce à la Croix-Rouge américaine. Et notre reconnaissance se manifestera ainsi par un témoignage vivace: Blérancourt demeurera le temple d'une amitié vivace et qui devient sans cesse plus précieuse et plus forte. L'Amérique et la France sentent, en ce moment. avec un profond sentiment de gravité, que leur union ne vaut pas seulement par elle-même, par les élans du coeur et les sympathies qu'elle consacre, par les bienfaits qu'elle apporte aux deux nations ; elle vaut aussi et peut-être surtout parce qu'elle est un gage de la paix universelle. L'union de l'Amérique et de la France n'est pas seulement un contrat moral signé pour le seul bonheur des deux contractants, elle assume aussi une charge et une mission. Que deux démocraties se soient dès leur naissance entendues dans la défense du même idéal et s'engagent à conserver leur foi dans cet idéal. c'est assez pour rassurer ceux qui pourraient douter de l'avenir de l'espèce humaine. Grâce à cette union. la raison, le sentiment de la dignité personnelle, les plus hautes valeurs du coeur et de l'esprit habitent encore la terre. Tout espoir n'est pas perdu de voir les conflits se régler par d'autres voies que celles de la violence. Consciente de sa puissance tranquille, forte de son amour de la paix et du travail, fidèle à sa mission qu'elle n'a jamais cessé d'assumer dans l'histoire, la France se tourne vers sa soeur américaine et lit, sur son jeune et beau visage, les mêmes réconfortantes pensées. Américains et Français. recueillons-nous ici dans le souvenir du sang de nos aînés, répandu pour la même cause sur les mêmes champs de bataille des deux continents. Il ne faut pas qu'il ait coulé en vain. Il faut qu'un avenir pacifique soit sa récompense.

Monument du Colonel PIATT ANDREW
Musée de Blérancourt