JACQUES PHILIPPET

S.O.S.!
SERVICE DE SANTÉ!

Avec les ambulanciers volontaires
des Sections sanitaires automobiles
du front, pendant la bataille de France

NEUCHATEL
EDITIONS DE LA BACONNIERE 

 

A Madame H. de Carbuccia.

 

PREMIÈRE PARTIE
La septième section.

 

I

La section.

De cette histoire vraie, l'histoire brève de quelques dizaines d'hommes qui ne se connaissaient pas, de cette section de volontaires de plusieurs nations qui ont répondu à l'appel de leur cœur pour ceux qui souffraient et qui tombaient chaque jour sur les lignes, et qui, sans savoir ce qu'est la vie militaire, sans jamais avoir entendu un coup de canon ou une mitraillade, se sont élancés sans une hésitation au feu, je vais essayer de retracer l'aventure. Chose difficile, en vérité, car le dévouement est obscur le plus souvent et, dans les guerres modernes, sans grand éclat. Cependant, cette équipe qui ne se doutait pas de son héroïsme, ces hommes jeunes et qui avaient tout à attendre de la vie, dont aucun n'était désabusé et n'avait souscrit cet engagement par lassitude ou découragement, qui laissaient tous quelque chose ou quelqu'un derrière eux, cette section mérite que l'on retrace son histoire. Ces hommes ont fait une guerre courte, mais quelle guerre!

Printemps 1940: une France calme, sûre de ce qu'on lui a dit être sa force; un peuple entier endormi dans une confiance aveugle, ignorant tout ce qui se trame dans l'ombre, attendent avec sérénité l'heure du grand choc. Ainsi qu'on le chante dans les « boîtes » et dans les music-halls, Paris n'a pas changé... ou si peu! Quelques uniformes, peu de restrictions; les femmes ont l'air un peu plus grave; malgré tout, beaucoup d'insouciance flotte... Paris reste Paris.

Au moment où l'on n'y croyait plus: l'offensive! Quinze jours d'espoir, puis l'affreuse angoisse! Cela a commencé par l'arrivée de voitures de grand luxe aux plaques rouges et blanches, des voitures belges; puis de vieux tacots ont suivi, puis des vélos, des charrettes et, enfin, des piétons, des piétons épuisés, hagards, souvent les pieds en sang, qui étaient répartis sur les centres d'accueil de province.

On espérait pourtant, on pensait que cela était mieux ainsi, on allait enfin se battre; l'occasion se présentait, la guerre serait terminée rapidement, la victoire proche!...

Puis, l'exode a continué, la prise de Bruxelles n'a même pas été annoncée! Faces blêmies par la fatigue, les veilles, l'angoisse, les yeux agrandis par l'horreur de ce qu'ils avaient vu, vécu, ils continuaient à arriver du Nord! En phrases hachées, ils racontaient comme ils pouvaient; les autres préféraient se taire. La misère commençait!

Dans un quartier des environs de l'Etoile, un bureau: le Centre de la Croix-Rouge automobile. Des hommes, des femmes surtout, au grand cœur le dirigent. C'est la S. S. B. M., « Section de secours aux blessés militaires ». De quinze en quinze jours, vingt voitures partent pour le front. Chaque voiture est conduite par deux convoyeurs volontaires en uniforme. Dirigées par trois chefs, ces sections de vingt voitures, comprenant en plus tout un matériel roulant: voiture chirurgicale, cuisine, dépanneuse, se mettront à la disposition des divisions, monteront en ligne. Toutes, elles iront au feu, le plus près possible de l'ennemi, pour des évacuations difficiles, dans des villages abandonnés où ne règne qu'un grand silence et où la parole n'est donnée qu'au canon.

A ce propos, je cite textuellement ces quelques phrases extraites d'un article de Roland Dorgelès, paru dans Gringoire du 23 mai 1941, et qui concerne nos sections sanitaires.

« Plus de quarante mille blessés ont été transportés et il est certain que des centaines, peut-être des milliers de combattants ramenés sans dommage à l'arrière et rapidement opérés, doivent leur salut aux sections sanitaires. A l'attaque du 10 mai, toutes les sections se trouvaient en ligne, de la Somme au Rhin et, durant toute la bataille, puis au cours de la retraite, elles n'ont plus quitté les postes avancés, accomplissant leur mission jusque sous le feu de l'ennemi. De nombreuses ambulances ont disparu, pulvérisées par les obus ou la bombe des « Stukas » et plus de cent ont été capturées, leurs conducteurs faits prisonniers. Ces volontaires avaient tenu jusqu'au bout. »

Ce sont ces aventures que je vais essayer de reproduire fidèlement, grâce à de nombreuses notes prises sur place.

« S. O. S.! Service de Santé » est une histoire entièrement vraie, les noms de la plupart des personnages n'ont même pas été changés et je suis certain qu'aucun de mes camarades ne me tiendra rigueur d'avoir poussé la vérité jusque dans ces détails.

Dans un grand garage du centre de Paris, nous venons de prendre livraison de nos sanitaires. Elles étaient là, au repos, alignées en bon ordre, ces grandes voitures dociles avec lesquelles nous partagerons nos aventures. Sur leur carrosserie vert foncé, les couleurs françaises et la croix rouge sont peintes. De chaque côté, deux petites fenêtres grillagées. A l'arrière, une grande porte à double battant. Nous tournons autour de ces voitures avec une curiosité mêlée d'un peu de respect, le respect d'un enfant pour un jouet neuf et compliqué auquel il n'ose encore toucher.

Nous ouvrons les grandes portes. L'intérieur est blanc, net, ripoliné. Peu d'accessoires inutiles; des rails supportent les brancards tout neufs, aux toiles raides. De chaque côté des banquettes pour les blessés assis. Un judas communique avec le siège du conducteur. Nous nous initions à la mise en place de brancards. Au début, cela paraît un peu compliqué. Nos doigts glissent sur les écrous à molettes qui grincent.

Quelques minutes après, on a compris; la manoeuvre est répétée rapidement. Les grandes portes se refermant, les moteurs tournent, les voitures sont essayées. On passe les vitesses, on fait de la marche arrière et bientôt, nous avons à débrouiller un assez bel embouteillage.

Un peu plus tard dans une caserne, un petit bureau; un officier assis à une table, devant un grand livre ouvert, nous pose cette question: « Qui désirez-vous que l'on prévienne en cas... d'accident? »

Cette petite phrase vous laisse un peu songeur; on ne pense pas à soi, mais à des proches, à l'affreuse nouvelle. Bah! notre heure n'est pas encore venue, on verra bien; et puis, ce danger que presque aucun de nous n'a éprouvé, cet inconnu, représentent quelque chose de passionnant.

 

II

Départ d'une section. La salle de triage
du pavillon H. Le train sanitaire.

--- La 7, la 9, la 11 et la 12!

--- Présent!

--- Conduisez vos sanitaires devant l'hôpital. Faites le plein d'essence, vous partez dans dix minutes. Deux conducteurs par voiture. Vous emporterez deux jours de vivres.

--- Bien, chef!

Les hommes se sont précipités dans leurs chambres, en ressortent aussitôt, casqués, masque et musette en bandoulière. Cinq minutes après, les voitures sont là, en ordre de départ, absolument semblables sous leur peinture vert foncé. Elles ne se distinguent que par leurs chiffres. On les aime déjà. Elles sont là toutes les quatre, neuves et dociles pourtant, une grande croix rouge peinte sur leur toiture.

Le chef parle:

--- Vous montez en division ce soir, ce sera peut-être dur.

Tous répondent, une seule voix:

--- Bravo!

--- Voici l'itinéraire et vos ordres de mission.

On consulte les cartes. Impossible de passer par cette route qui est la plus pratique; inutile de se faire repérer. Et puis, un barrage d'artillerie est signalé plus au nord, à une vingtaine de kilomètres. Où est l'ennemi? A vrai dire, on l'ignore, et on l'ignorera toujours. On prendra des chemins détournés. Il s'agit d'aller rejoindre un G. C. R. avancé où la matinée a été dure; les blessés s'accumulent, il faut les évacuer au plus tôt; les ambulances volontaires vont travailler!

Le convoi est en route. Splendide soirée de juin. Impossible de s'imaginer qu'on se bat à quelques dizaines de kilomètres. De temps en temps, le canon, très lointain. Cette soirée est d'un calme surprenant, les derniers rayons du soleil transforment la nature, donnent un relief plus puissant à chaque arbre, à chaque maison. Cette campagne est riche, des fermes grasses s'étalent, insouciantes. La vie y est facile, le bétail nombreux.

La veille, un colonel nous a parlé; il a accueilli la nouvelle section par quelques paroles de bienvenue et a terminé par ces mots:

« Vous êtes dans un secteur calme; il n'en a pas toujours été ainsi, nous avons vécu, ici même, des heures tragiques. Elles reviendront... Votre courage et votre dévouement auront cent occasions de se manifester. »

En effet, la région avait été assez atteinte par un sérieux bombardement par avions, peu de jours avant notre arrivée. Aucune des vitres de notre hôpital n'était intacte.

Moins de deux semaines plus tard, le grand exode de France commençait...

La route est presque déserte, le convoi roule rapidement, conduit par des mains sûres. Chaque voiture est séparée de sa voisine d'une trentaine de mètres.

Les conducteurs et leurs auxiliaires sont gais; plusieurs chantent au volant. Malgré cela, chez presque tous pointe un léger serrement de cœur, un infime trac; c'est la première fois qu'ils montent au front!

A l'hôpital, le mécontentement est général... « A quoi servons-nous? C'est ridicule! Quatre voitures sur vingt! A quoi bon quitter Paris? Nous demandons à partir au front et non à servir dans un hôpital! »

Au front! Ce mot leur semble magique et terrible, terrible et imprécis! Quelques-uns ont gardé le souvenir d'un autre front, ce front de quatre ans dont on a brossé tant de tableaux que chacun s'imagine l'avoir connu.

Lorsqu'ils y seront, tous seront surpris par un calme incroyable et effrayant. Calme coupé parfois de rafales terribles qui couchaient les convois sur le bord des routes. Et puis, surtout, l'impression indéfinissable, l'étrange malaise d'être encerclés et rejoints.

Cette nuit-là, précisément, il y aura du service à l'hôpital pour ceux qui restent.

Quiconque pense aux blessés s'imagine des corps convulsés gisant sur le terrain, des gémissements, des civières, de grandes salles d'hôpital aux murs blancs, des infirmières silencieuses.

Tableau trop effrayant et pas assez; car, lorsque tout cela a pris les couleurs de la vie --- ô dérision! -, que l'on y est soi-même et que, cette atmosphère, on la respire, quel changement! Nul ne s'imaginera, s'il ne l'a vue, une salle de triage, près des lignes, à deux heures du matin.

Les ambulances, longues bêtes noires, débouchent de la côte qui aboutit au Pavillon II. On les entend plutôt qu'on ne les voit. Dans un grincement de freins, elles s'arrêtent, puis, en marche arrière, elles s'alignent et se rangent dans la cour. Quelques lueurs passent par les fenêtres des pavillons. Ombres affairées, infirmiers et conducteurs se prêtent la main. Des civières vides sont là, qui remplaceront dans les voitures celles aux douloureux chargements. Il s'agit de débarquer rapidement des hommes qui, malgré leurs blessures, souvent atroces, roulent depuis des heures sur des chemins défoncés. La manoeuvre est rapide, les brancards sont descendus à terre. On parle à peine dans la nuit opaque, les ordres sont donnés à voix étouffée. Silence parfois coupé d'un gémissement. Malgré la douceur de cette nuit de juin, on entend souvent: « J'ai froid, couvrez-moi », murmuré d'un ton déchirant par un blessé qui disparaît sous des couvertures. Un autre s'assied sur son brancard et crie: « Je veux marcher! je ne suis presque pas blessé, j'irai seul! » et retombe épuisé. Son cas est grave: Artère fémorale sectionnée, éclats au bas de l'abdomen. Pendant qu'on le transporte, le garrot saute, le sang jaillit. Première urgence!

La porte de la salle de triage s'ouvre, une odeur suffocante vous prend à la gorge, une odeur épouvantable, mélange d'éther, de sueur et de sang!

Les brancards sont hissés sur des supports de fer. Le médecin chef, suivi d'un aide, va de l'un à l'autre et diagnostique les urgences.

Dans un angle, un petit bureau où l'on établit les fiches: « Sergent un tel, de Chartres »... puis le numéro de son régiment. « Plaie par balle région thoracique droite. Eclats jambe gauche. » Après un pansement rapide, précédé parfois d'une piqûre, la fiche attachée au bouton de sa capote, l'homme est remis dans une ambulance qui le conduira au train sanitaire. C'est une première urgence qui doit être évacuée sans retard. Malheureusement tous, ou à peu près, exigent une « première urgence »; alors, ce sont les mourants qui partent les premiers...

Presque toutes les voitures sont chargées, le jour commence à poindre; le va-et-vient n'a pas diminué; l'une après l'autre, les sanitaires amènent leur chargement, la salle de triage est continuellement pleine. Inlassables, le major et ses aides enjambent des corps, les infirmiers déposent leur fardeau, enlèvent d'autres brancards. Les conducteurs embrayent délicatement pour éviter les secousses et les convois repartent.

Les moments les plus pénibles des premières évacuations de notre section furent la conduite de nuit.

Conduire en convoi, la nuit, tous feux éteints, sur des routes défoncées, parmi des centaines de véhicules militaires, des sanitaires dans lesquelles, aux moindres secousses, gémissent des blessés, est une chose véritablement torturante au début. On s'y fait pourtant, comme à tout le reste.

Tous feux éteints, est le terme exact. Il n'est pas question d'utiliser des lampes bleues; le « stop », le feu arrière et même le tableau de bord sont totalement supprimés. Il est interdit d'allumer une cigarette. On n'entend aucun ronflement d'avion pourtant; peu importe, le « piqué » est foudroyant et quand on entendra un moteur, il sera peut-être trop tard. Une flamme d'allumette peut se voir à plusieurs milliers de mètres. Un pilote descendant en « piqué » peut mitrailler un fumeur imprudent moins de dix secondes après l'avoir repéré.

Enfin l'aube tant attendue fait apparaître dans une grisaille nos visages aux traits tirés par la fatigue. Une barbe de trois jours ajoute au tableau. Nous, d'ordinaire impeccables, nous ne sommes pas très, très jolis. Chaque nuit passée sur la brèche nous transforme et nous donne de plus en plus des allures de vrais « poilus ».

Notre lieutenant s'approche et nous donne des ordres:

--- Prenez vos cartes, voici l'itinéraire: Vous passerez par C..., puis avant le pont de V... vous tournerez à droite. Ne prenez pas la Nationale, mais l'Intérêt commun n° 2; c'est plus long, mais plus sûr. Evitez les espaces découverts et, à chaque arrêt, dissimulez vos voitures sous des arbres. Ne roulez pas en convoi serré, gardez un minimum de quarante mètres environ entre chaque voiture. Pour la suite, vous vous débrouillerez; la carte « Sud » manque.

--- On va se f... dedans! clame Célestin.

--- Mais non! Tu as la carte « Sud », toi?

--- Introuvable! J'ai fait toutes les librairies de tous les patelins où j'ai passé. Seulement, à V..., il est facile de se débrouiller. Le pont est gardé, il y a les gendarmes.

--- Si tu comptes sur eux pour t'indiquer la direction!

Un bref « au revoir » à ceux qui restent et le convoi reprend la route.

Je prends le volant. Célestin s'est endormi à côté de moi, son corps massif et lourd tassé sur lui-même. Un ronflement puissant force le barrage de sa lourde moustache et domine le bruit du moteur. A chaque coup de frein, son casque vient buter contre la glace.

Pauvre type! Décidément, je n'arrive pas à comprendre pourquoi il s'est engagé dans notre section. C'est un ancien « joyeux », il a fait plus de dix ans dans la Légion étrangère. Après tout. c'est un brave gars, un peu violent, un peu ivrogne, ... mais il nous rendra peut-être de grands services. Par la suite, il s'est montré un précieux spécialiste de la « récupération ».

A la gare de Nogent-l'Artaud, une interminable file de wagons forme le train sanitaire. Rigoureusement semblable à son voisin, chaque wagon attend sa cargaison de souffrance.

Des ordres sont donnés, précis; les portes à glissières ouvertes. Pour la troisième fois, nos grands blessés sont descendus des voitures, posés au sol, hissés à nouveau. Béants, les wagons engouffrent leur chargement.

Complet!

Les portes se referment lentement.

Sur le quai, nu-tête, le bras en écharpe, un soldat fou circule parmi les groupes en braillant:

--- Arrêtez! C'est de la blague! Ce sont de faux blessés qu'ils vous amènent! Otez leurs pansements, vous verrez, ils n'ont rien! pas une égratignure! Sortez-les de là! Videz ces wagons! Il faudra de la place tout à l'heure, les vrais blessés vont arriver.., les vrais! Ceux-là sont faux! faux!... Tous!

On fait à peine attention à lui; l'heure est grave; les hommes meurent à une cadence effrayante, il faut aller vite, d'autant plus que, depuis un quart d'heure, un avion tournoie au-dessus de nos têtes, très haut. Une vague de bombardiers, de « Messieurs Schmidt », peut fort bien surgir d'un instant à l'autre. Quelle cible magnifique nous formons, nos voitures groupées ainsi.

Là-bas, un peu plus loin, sur une pelouse, un très jeune soldat a cessé de souffrir.

Notre premier voyage, notre premier mort!

Je le reverrai toujours, couché sur le côté, les yeux grands ouverts.., des yeux bleus... très clairs!

Nous l'avions chargé quelques heures plus tôt. A l'hôpital complémentaire de Villiers-sur-Marne, il avait été opéré d'urgence. Sa feuille d'évacuation portait: « Plaie par balle région thoracique droite. » Interdiction formelle de lui donner à boire.

A la gare, il étouffait...

Nous l'avons mis à l'air, sitôt arrivés. D'un ultime effort, il a tenté de se relever; dans ce matin d'été, il a aspiré sa dernière bouffée d'air, puis, très doucement, s'est laissé glisser...

Il est interdit aux trains sanitaires de charger des cadavres.

Le « toubib » a été chic, il nous l'a pris quand même.

Dans un demi-sourire un peu triste, il a fait:

--- Bah! Il sera mort en route, voilà tout!...

Pour mon rapport... vous comprenez?

Puis, plus bas, il a ajouté:

--- Il ne sera pas seul... à l'arrivée!...

 

III

Les noirs de Sézanne. Malaise.
Echos du bombardement de Paris.
Retour de mission. « Stukas ».

Pendant quatre jours et quatre nuits, nous sommes sur les dents. Les évacuations se poursuivent sans arrêt. Quand nous rentrons au P. C., de nouveaux chargements nous attendent.

Une nuit, à Villiers, j'ai pris trois tirailleurs noirs à transporter d'urgence à Sézanne. Les malheureux étaient dans un état lamentable et, malgré leurs pansements provisoires, inondaient la sanitaire de leur sang, qui passait à travers la toile des brancards et coulait partout.

Quelle nuit! Charriés pendant des heures dans une obscurité totale, au milieu de convois qui montaient en ligne, parmi les tanks, les canons, les chars, les autobus bondés de soldats, sur des chemins impossibles, dont les carrefours ne portaient plus aucune indication, je désespérais de les amener à bon port. J'avais enlevé le pare-brise et mon équipier, juché sur le garde-boue avant, m'indiquait le fossé... De temps en temps, aux croisées de chemins, il sautait à terre, allumait quelques secondes son boîtier électrique... puis nous reprenions la course folle, au milieu d'un fracas de tonnerre et frôlés de tous côtés par des masses énormes et invisibles.

Enfin Sézanne! L'hôpital complémentaire est au bout de la ville. Ici, ce n'est plus le confort relatif de Villiers.

Véritable antichambre de la mort, la salle de triage est dans la cour. C'est une simple tente établie à la hâte... Les blessés sont couchés sur des civières, à même le sol. Un lumignon éclaire ce tableau de cauchemar. Dans un coin un infirmier sommeille. Il faut le secouer.

Trois urgences... Vite!

Il se frotte les yeux.

--- Allons.., dépêche-toi!

Il disparaît d'un pas traînant. Pendant ce temps, nous avons ouvert les portes arrière de nos voitures. Les mains poissées de sang, nous déboulonnons les brancards. Un médecin arrive:

--- Je n'ai plus de place, il faut les transporter à Troyes.

Nous nous rebiffons:

--- Cependant, docteur, trois urgences!

--- Tous sont des urgences!

II nous montre la tente:

--- Voyez ceux-là... Ils attendent; l'hôpital est plein, je n'ai plus un lit, plus un brancard!

De l'autre côté de la cour, derrière les hautes fenêtres, des silhouettes confuses s'agitent. Inutile d'insister...

Dans la voiture, un des pauvres types a remué. On entend une sorte de grognement, puis, une voix à peine distincte, un souffle qui semble venir de très loin nous demande:

--- On est arrivé?

Ils sont tellement pareils sous leurs pansements que je ne sais pas lequel a parlé. Je réponds:

--- Pas tout à fait, encore quelques kilomètres et nous y sommes; d'ailleurs...

Un gémissement découragé m'interrompt. La réalité est que nous avons encore quatre-vingts kilomètres à faire, quatre-vingts kilomètres sur lesquels nous ne comptions pas... eux non plus! Tout à l'heure, sur la route, je leur avais crié, par le judas qui sépare le siège avant de l'intérieur:

--- Courage les gars! Nous arrivons!

Leur endurance, leur patience sont magnifiques. Elles le furent chez tous. Nous en vîmes des milliers; chez tous, nous remarquâmes ce calme étonnant. Malgré leurs souffrances souvent atroces, ils serraient les dents, ne disaient rien, mais tous avaient dans le regard quelque chose de morne et de résigné à la fois... Un regard d'animal blessé.

J'ai compris ce regard.

Le regard de la bête devient humain lorsqu'elle va mourir.

L'homme étendu devant moi et l'animal avaient le même regard.

La mort égalise tout.

 

Heureusement, le jour commence à poindre, nous roulons plus rapidement.

A Troyes, je retrouve deux de mes camarades qui sont découragés.

--- Voilà plus de huit heures, me disent-ils, que nous nous baladons avec un type qui a une gangrène gazeuse; on nous le refuse partout, à cause de la contagion! Cela s'attrape facilement, paraît-il. Toute la nuit on a risqué se faire casser la figure au milieu des convois. Pas moyen de le caser, personne n'en veut!

A force de parlementer, ils ont réussi à le faire admettre à Troyes.

Nous retournons à Villiers où, sans arrêt, on entend le canon. Son grondement se fait plus distinct, se rapproche chaque jour davantage. Presque constamment, des avions nous survolent; parfois quelques bombes, jetées dans les environs, ébranlent les vitres... ou ce qui en reste, car la région avait déjà été très pilonnée avant notre arrivée. La D. C. A. tire sans répit.

Un malaise indéfinissable nous entoure. Nous, qui pensions garder ce P. C. pendant des semaines, des mois, devrons-nous déjà reculer? Nous avons peu de nouvelles. Les quelques voitures qui sont montées au front doivent bientôt rentrer; nous aurons peut-être des détails. Nos repas, dans la grande salle du rez-de-chaussée, si gais d'habitude, deviennent silencieux. Cette sourde menace s'infiltre partout.

--- Tenez-vous prêts, nous a dit le lieutenant, au cas où nous devrions partir... Je n'ai pas de nouvelles précises, mais il est question d'évacuer les lieux si l'avance se poursuit. Je ne dis pas que nous allons partir cette nuit, mais si on ne les retient pas, il faudra filer!

Ainsi, « ils » avancent! Nous étions persuadés qu'on les retiendrait sur l'Ailette... et maintenant, ils sont là, au nord, pas loin!

Si on évacue, nous passerons la Marne, voilà tout! Eux pas!... Nous retrouverons, non loin d'ici, un nouveau P. C. Après tout, rien n'est perdu! Malgré tout, une secrète angoisse nous étreint, à laquelle vient s'ajouter une autre mauvaise nouvelle qui nous frappe tous: le bombardement de Paris.

Nous les avions vu passer, à l'aller et au retour, les deux cents appareils qui bombardèrent Paris le 3 juin. Entendu plutôt.

Nous étions, à ce moment-là, dans une prairie, au repos, nous achevions de déjeuner.

Cela a commencé par un ronronnement sourd, le vrombissement syncopé bien connu des moteurs Diesel. Puis, lointaines, des sirènes ont mugi. « Ils » passaient juste au-dessus de nous, très haut. On ne voyait rien, mais, à les entendre, on avait l'impression qu'il y en avait des milliers, et cela durait, interminablement!

--- Ça, dit l'un de nous, c'est pour Paris!

Un quart d'heure après, ils sont revenus. C'était fini. Pas tout à fait. Tout à coup, on a entendu le crépitement rageur d'une mitrailleuse isolée, puis un des oiseaux de mort s'est détaché de son escadrille. Nous l'avons vu poindre, grandir rapidement et disparaître derrière un petit bois...

*
*  *

Suiffet est un vrai Savoyard. En patois, son nom signifie « sapin », ce qui lui convient parfaitement. Grand, sec, les yeux noirs, robuste, ce sympathique gaillard a, en effet, une certaine ressemblance avec un de ces grands sapins qui foisonnent, des Ardennes aux Alpes.

Avant le départ, à Paris, j'avais tout de suite remarqué ce garçon calme, à l'accent légèrement chantant. Je lui avais demandé:

--- N'as-tu pas des origines suisses?

--- Tu ne te trompes pas de beaucoup, m'avait-il répondu, j e suis de Chambéry.

Aujourd'hui, Suiffet doit redescendre des lignes avec son convoyeur Akerman.

Akerman n'a jamais voulu porter de culotte, de bandes molletières, parce qu'il a, prétend-il, les jambes grêles! Nul ne les a jamais vues; il a fait la guerre en pantalons! Malgré son nom, c'est le type le plus parfait du « titi » parisien. Je le nomme « Akermann », en faisant sonner les deux « n ».

--- Man! me reprend-il avec irritation.

A quoi je réponds, non sans malice:

--- Ton nom est d'origine allemande et doit se prononcer: mann!

--- D'origine allemande? Non, mais des fois, tu me prends pour un « Fritz »? Avec ma cafetière?

En effet, on ne peut décemment pas dire qu'Akerman ait un tant soit peu l'air d'un Germain. Maigrichon, le nez en trompette, les yeux rieurs et la blague toute prête, notre sympathique copain est bien « de Paname ».

Pour le moment, nous sommes un peu inquiets de leur sort. Ils ont été envoyés en mission, les premiers, et nous les attendons avec impatience.

Enfin, en haut de la côte, la sanitaire apparaît, couverte de poussière.

Nous nous précipitons.

Considérablement fourbus, nos compagnons en descendent péniblement. Nous qui n'avons pas encore reçu le vrai baptême du feu, nous les questionnons avidement.

Leurs réponses sont vagues. Suiffet a l'air particulièrement impressionné.

Plus tard, dit-il; pour le moment, dormir! En tout cas, c'est encore plus terrible qu'on ne peut se l'imaginer!

Akerman, loquace d'habitude, est quasi muet:

--- Oui... évidemment, c'est dur. Je vais me laver.

Il sera plus prolixe, quelques semaines plus tard, lors de l'affaire du pont de Cosne!

Mais Cosne est sur la Loire... La Loire est encore loin! Nous aurions bien ri dans l'Aisne, si on nous avait parlé de la Loire!... Nous y reviendrons!

Suiffet, lui, a dormi deux jours et deux nuits, je crois. On me l'a dit en tout cas, car, le lendemain, mon équipier et moi, nous étions partis en mission à notre tour.

Pour l'instant, on nous annonce, au Pavilion II, l'arrivée de deux blessés allemands. Nous allons les voir. L'un, les dents serrées, le regard dur, se tait obstinément. L'autre, un Sudète, paraît plus disposé à lier conversation et essaye, tant bien que mal, de se faire comprendre. Bien que tous deux ne soient que légèrement blessés, je crains que les infirmiers ne les rudoient. Les infirmiers et les brancardiers sont, en général, une vilaine engeance. Pourquoi choisit-on, dans bien des armées, des incapables, des illettrés ou des malades pour remplir une tâche aussi délicate? Les nôtres justifient pleinement leur réputation. N'ai-je pas, la veille encore, arraché un mégot à l'un d'eux, alors qu'il transportait un mourant?

Je passe une cigarette au Sudète; je n'ose en offrir une à son compagnon, de peur qu'il ne la crache! Une réaction semblable n'eût pas eu un effet très heureux sur leur entourage!

Nous leur adressons la phrase traditionnelle:

--- Eh bien!... la guerre est finie pour vous!

Alors, le muet, dans un français très pur:

--- Vous croyez? Monsieur. Non! elle n'est pas finie!

Puis, il se retourna et feignit de s'endormir.

 

On avait mis à notre disposition un pavilion inoccupé, dans le groupe important des sanatoria de Villiers-sur-Marne. Ce pavillon était, ma foi, assez confortable, mais malheureusement, nous ne le gardâmes pas longtemps ! En effet, peu de temps après, nous passions la Marne.

Ce jour-là, alors que nous fumions une cigarette sur l'immense toit plat de notre pavillon, une escadrille de « Stukas » vint nous distraire un moment. Il faut dire que nous n'étions pas loin de points stratégiques importants. Je ne crois pas que nous fûmes spécialement visés, mais, bon gré, mal gré, nous nous trouvâmes dans le bain.

Comment ils arrivèrent, je n'en sais rien, mais le temps de lever le nez.., ils étaient là!

Nous vîmes distinctement les chapelets de bombes se détacher d'un des avions qui, aussitôt, reprenait de la hauteur... Un autre lui succédait, redescendait en un « piqué » foudroyant, pour lâcher un autre chapelet. Quatre par quatre, les bombes quittaient le ventre de l'oiseau blanc, et c'est plusieurs secondes après que nous entendions les quatre détonations, assourdies mais puissantes cependant, grâce auxquelles nous évaluions, approximativement, le point de chute. A chaque coup, les murs de l'hôpital tremblaient.

Mon camarade Raymond Rouleau, dans sa chambre, dormait comme un loir. On ne l'avait pas dérangé pour le repas. Rentré de mission au petit jour, harassé par quatre ou cinq nuits de veille au milieu de la tourmente, il s'était jeté sur son matelas, remettant son rapport à plus tard. Malgré son immense fatigue, le fracas l'avait réveillé à demi. Il ouvrit un oeil et me demanda ce qui se passait.

--- Ce n'est rien, lui répondis-je; c'est le bombardement... Tu peux te rendormir; tout à l'heure, nous aurons peut-être besoin de nos forces... Je descends.

Un coup de sifflet prolongé m'interrompt. Rassemblement dans la cour. Le bien connu:

--- Vos casques!... Dispersez-vous dans le bois! a retenti.

Les avions reviennent à la charge; ils sont plus nombreux maintenant, les détonations sont si fréquentes, leurs échos s'enchaînent à un tel point qu'elles ne semblent plus qu'un grondement d'orage. Cela paraît devenir sérieux.

Raymond apparaît et m'engueule amicalement:

--- Tu en as de bonnes! Tu me conseilles de roupiller et on nous bombarde!

Un autre avion pointe, surgi on ne sait d'où; tout se passe tellement rapidement qu'on a à peine le temps de le réaliser. Son ronronnement monte, le son en devient aigu et assourdissant, comme celui d'une sirène. A peine visible quelques instants auparavant, il est déjà au-dessus de nous. Instinctivement, nous rentrons la tête dans les épaules. Les bombes sont lâchées... Un fracas effroyable couvre tout et, dans l'effort de toute sa puissance, l'avion se cabre et reprend de la hauteur. Les déflagrations nous couchent presque au sol. Un autre lui succède à la même cadence. C'est un spectacle inouï et indescriptible. Des colonnes de fumée montent de partout; nous ne savons plus où nous sommes, la peur n'existe même plus, car on a presque l'impression de faire partie d'un autre monde.

Puis ils sont repartis aussi rapidement qu'ils étaient venus. De nombreuses fermes brûlaient. Le temps n'avait jamais été aussi radieux.

 

IV

Soissons.
Coup de tonnerre à deux heures du matin.
Avant-propos sur « La caravane sans espoir ».

Coup de téléphone au petit jour: « On demande cinq voitures pour Soissons... » Soixante-cinq kilomètres au nord en passant par Château -Thierry, Oulchy-le-Château; autant de noms qui évoquent la « Grande », celle de quatre ans, celle des tranchées et des poilus! Quelle différence!

Soissons est peut-être aux mains de l'ennemi, un ennemi qui se déplace à raison de soixante kilomètres par jour, et dont on ne sait à peu près rien, si ce n'est qu'il avance!... Toujours est-il que les troupes, sections sanitaires comprises, ont complètement évacué la ville plusieurs heures auparavant et qu'on nous a signalé que quinze blessés étaient restés dans un hôpital. Il s'agit, coûte que coûte, d'aller les repêcher... C'est le travail des volontaires.

Les voilà sur la route, les volontaires, roulant à belle allure et pas mécontents de cette diversion. Le temps commençait à paraître long au P. C.

La route est peu animée. Quelques convois qui descendent des ,« lignes »; quelles lignes? Des fantassins qui nous regardent d'un air étonné. Ils ont l'air de se demander ce que nous allons faire là-haut, eux qui en reviennent

Passé Hartennes, c'est le front. Nous avons franchi la dernière chicane, formée par deux tanks, qui nous séparait du monde vivant. L'horizon est barré par un rideau de fumée. Soissons brûle.

Que de bétail abandonné dans les champs! Ces malheureuses bêtes nous regardent passer; des vaches non traites depuis des jours beuglent en nous voyant; de temps en temps, un cheval mort, la panse gonflée comme une outre, jalonne la route. Plus loin, dans l'air calme, une ferme achève de brûler, une longue colonne de fumée monte droit, très haut.

Juste le temps d'appuyer à fond sur la pédale Heureusement que Barillet, notre chef-mécanicien au nom prédestiné, nous a réglé nos freins avant le départ; un immense cratère de bombe coupe la route en deux, et nous devons manoeuvrer à travers champs pour le contourner.

Une chaleur intense nous saisit et une fumée nous aveugle dès les faubourgs de la ville. La difficulté est de trouver l'hôpital. Tout est détruit, ou presque. Des pans de murs, invraisemblablement découpés, bordent la rue, des tas de pierres et de gravats la barrent à chaque pas. Il faudrait des tanks pour se diriger à travers ce chaos!

Plus loin, un poteau brûle par le milieu. Nous passons rapidement. Il s'écroule derrière nous, barrant la moitié de la chaussée, achevant d'écraser une voiture à demi défoncée, restée au travers de la voie.

A chaque seconde, nous nous attendons à tomber aux mains de l'ennemi.

A demi aveuglés, couverts de poussière et de suie, la gorge sèche, nous trouvons enfin l'hôpital.

Les quinze « gars » poussent des cris de joie en nous voyant. Ce sont des blessés légers qui devaient être évacués en dernier. La manoeuvre est ainsi rendue plus aisée; plusieurs d'entre eux montent d'eux-mêmes dans les voitures. En cinq minutes nous avons terminé. Nous refaisons rapidement en sens inverse le chemin qui conduit aux portes de la ville... ou ce qui en reste; et, au moment où nous les franchissons, nous entendons un crépitement de mitrailleuses. Nous nous élancons à pleins gaz. Il était temps!... La ville était prise.

*
*  *

Entre nous, les liens se resserrent. Le temps qui passe, les dangers courus en commun, l'existence partagée, cette vie brûlante que nous menons, qui nous mène plutôt, ont créé une sorte de courant qui nous anime tous et qui est le même pour chacun de nous.

--- L'esprit d'équipe, a dit Raymond Rouleau.

Metteur en scène, habitué à diriger des hommes et voyant « jeune », il a tout de suite aimé cette section, cette section qu'il quittera pourtant involontairement, son indépendance l'emportant sur l'esprit d'équipe. Il revendique toutes les missions, part seul sur les routes, se met en chasse à travers les campagnes; ramasse civils, militaires, réfugiés, femmes, enfants et vieillards, organise des centres de recueil, fait preuve d'une vitalité prodigieuse. Trois fois nous le croirons perdu, trois fois il nous revient. La quatrième, il disparaît définitivement, puisqu'il fut fait prisonnier sur la Loire. Il est rentré à Paris, maintenant, mais nous avons été longtemps inquiets de son sort. A Villiers, nous partagions la même chambre.

En attendant le départ proche, je monte prendre quelque repos car, le sort en est jeté, nous ne resterons pas à Villiers. Le confortable P. C. qui nous attendait à chaque retour de mission et où nous retrouvions un peu de vie civilisée, où nous mangions à une table et où nous dormions sur un vrai matelas ne sera plus qu'un souvenir. L'évacuation a été décidée. La veille, « ils » entraient à Soissons où nous entendîmes leur arrivée. Il ne nous était pas difficile de deviner, à notre retour, que notre départ définitif, ne serait qu'une question d'heures.

La chambre est vide, Raymond est reparti en mission, naturellement. Cette fois-ci, je suis véritablement inquiet. A part lui, la section est au complet. Où nous retrouvera-t-il si nous changeons de résidence avant son retour? C'est sur cette pensée pénible que je m'endors néanmoins, écrasé de fatigue.

Des coups violents frappés à ma porte me font sursauter! La voix du lieutenant hurle:

--- Tout le monde aux voitures! Départ dans cinq minutes!

Je bondis... Le courant a été coupé! Affolé, dans une nuit noire, je ramasse mes affaires et celles de Rouleau et je fourre le tout, pêle-mêle, dans un sac. Heureusement que je ne m'étais pas déshabillé. Nous nous retrouvons tous quelques minutes après, dans la cour. Je regarde l'heure: Deux heures vingt du matin... Il y avait environ un quart d'heure que je m'étais couché.

Le chargement se fait avec une grande rapidité et les vingt voitures sont vite « parées ». Nous nous rendons aux Pavillons I et II pour y enlever les derniers blessés. Un train sanitaire a été formé, qui doit passer à Nogent-l'Artaud deux heures plus tard. Le jour nous surprend sur le quai de la gare.

Débarrassée de son chargement, la section se retrouve sur la route, livrée à ses seules initiatives. Où allons-nous? Où mangerons-nous? Où coucherons-nous? Nul ne le sait. Pour le moment, nous ne sommes plus rattachés à aucune division. Nous avons fait du « boulot » à Villiers; notre tâche terminée, la section redevient autonome et, bien qu'appartenant en fait au dix-neuvième train, nous voici des nomades.

D'ailleurs, la retraite commence. Elle durera trois semaines, trois semaines de la plus incroyable « pagaïe » que le monde ait jamais connue!... Trois semaines au cours desquelles nous fîmes la navette des lignes de feu à l'arrière et de l'arrière aux lignes de feu... entre un front mouvant et un arrière affolé, parmi des milliers, des dizaines, des centaines de milliers de véhicules de tous genres et de tous âges, depuis la huit cylindres jusqu'aux chariots moyenâgeux des paysans, qui remplissaient les routes sur toute leur largeur, au milieu de cet exode plusieurs fois raconté déjà, mais dont je vais essayer de faire une description exacte, car ce fut une chose tellement ahurissante et invraisemblable, qu'il semble impossible qu'on doive jamais la revoir.

Je termine ici la première partie de mon récit; la seconde s'intitule : « La caravane sans espoir ». Ce titre m'est venu à l'esprit alors que j'étais au volant de mon ambulance et que je contemplais cet effarant spectacle.

Mais le souvenir des mauvais jours, comme celui des grandes douleurs, passe vite. Si les chagrins « individuels » restent, la collectivité réagit promptement. Il n'a fallu que quelques paroles radiodiffusées pour que cette foule reprenne courage, il a fallu qu'on entende ce miraculeux: « Je suis avec vous et ne vous abandonne pas », pour qu'immédiatement ces millions de visages crispés se détendent et qu'un immense réconfort soutienne tout ce peuple en marche, qui était allé au delà des épreuves les plus dures imposées à des êtres humains.

Donc, « La caravane sans espoir » n'est que le récit d'un mauvais rêve. Il suppose un réveil, un réveil que l'on voudrait hâter, comme, lorsque nous sommes la proie d'un cauchemar atroce et que, par un étrange dédoublement de notre esprit, la partie de celui-ci qui demeure à l'état de veille assiste, impuissante, aux épreuves de la seconde. C'est alors que, profondément endormis, nous raisonnons et disons en nous-mêmes: « Tout cela n'est qu'un rêve! ». C'est alors que, par un effort de notre volonté, nous parvenons à nous réveiller au moment où nous allions être précipités dans le vide ou happés par une locomotive!

C'est ce qui est arrivé à la collectivité française; elle n'est pas allée au bout, au fond de son cauchemar; elle s'est réveillée à temps...

Maintenant, plus d'un an après, cette grande convalescente retrouve des couleurs et des forces, malgré ses privations, et c'est par un sourire un peu grave, mais confiant, qu'elle montre son espoir et son désir de vivre!

 

DEUXIÈME PARTIE
La caravane sans espoir.

 

I

Détente. Le brouillard. Bref retour à Paris.

Allain, qui est peintre de métier et acrobate d'occasion, a passé sa matinée à distraire des gosses. Dans ce village où nous avons échoué, vivaient encore quelques dizaines d'habitants accrochés à leur sol.

Les classes se faisaient dans les bois, à cause des bombes. Béante, à l'entrée du village, une maison au toit crevé montait la garde, ouvrant une gueule désespérée, comme pour un avertissement. Cela faisait l'affaire des enfants du village. Tous les matins, ils s'égaillaient par le bois. Le semblant de classe avait lieu dans une clairière, au bord d'un rue où un lavoir abandonné et tout engorgé de boues alignait ses pierres muettes. L'eau était presque stagnante et des araignées aquatiques s'y disputaient des courses désordonnées. La prairie filait en petite pente jusqu'à la rive et quand on s'en approchait, il fallait faire attention. Flac! le pied s'enfonçait dans la vase avec un bruit mouillé et c'était toute une affaire pour l'en retirer.

Sous une physionomie plutôt rude, Allain cachait une âme de petite fille, sensible et bonne. Ce costaud était capable de vous soulever un homme à chaque bout de bras. Des yeux très bleus, un peu rapprochés, un grand nez droit et une tignasse blonde lui donnaient de faux airs de Spencer Tracy. Une cicatrice énorme ouvrait son front et il semblait impossible que l'on pût vivre avec un trou pareil. Il vivait cependant et fort bien. Mais lui, qui pouvait porter deux cadavres sur son dos sans sourciller, avait les larmes aux yeux dès qu'il voyait souffrir. Une âme de gamine, vous ai-je dit.

En ce moment, notre géant (près de deux mètres) est sur les mains. Une ronde inégale de moutards l'entoure. D'un coup de reins, Allain retombe sur ses pieds. Son grand corps déplace tant d'air que le cercle, un peu effrayé, s'élargit. Puis, un rire aigu, perlé, fuse, vite réprimé. La main devant sa bouche, toute confuse d'en avoir tant osé, une gamine pouffe... les autres suivent bientôt, et c'est la détente. Ils n'ont plus peur du tout, la glace est rompue. « Encore, encore! », clament-ils.

Là-haut, au sommet du tronc dénudé d'un immense sapin centenaire, un corps se balance. Un autre acrobate. La Section devient-elle un cirque ambulant?... Toutes les têtes se sont levées, les rires ont fait place à des exclamations de surprise.

C'est Grignard, le petit bûcheron des Ardennes, qui fait des siennes. Il voit un arbre, il y grimpe. Rien ne peut le retenir. Il voit un grand tronc sec.., il l'abat, le débite et y met le feu. Rien ne l'arrête. C'est sa passion, le feu. Il faut voir avec quelle sainte admiration, derrière ses épaisses lunettes, il contemple une belle « torée ».

Aujourd'hui, Grignard se balance à la plus haute branche du sapin. Il a embrassé le tronc lisse et, jusqu'aux premières branches, à petits coups de reins, a grimpé sans effort. D'abord elle semblait impossible, cette montée... Là-haut, il rit... II rit de nous voir stupéfaits, il rit de tout son coeur et ne semble pas pressé de redescendre.

C'est un étrange petit gars. Il est seul dans la vie, parce que trop honnête. Une honnêteté naïve et profonde. Incorruptible. Il n'a jamais pris femme. Un jour, la femme d'un ami lui a fait des avances. Nouveau Joseph, son âme droite et simple s'est révoltée. Il en a souffert. Il ne croyait pas au mal... Pas de cette façon. Cela a suffi à lui faire renoncer au mariage. Alors, de temps en temps, il va voir « les filles ». Il garde son sentiment pour la nature, pour les arbres et, surtout, pour le feu! C'est le seul d'entre nous qui soit parti sans un regret...

Allain s'est assis en tailleur et a pris son crayon et son bloc. Il croque tout ce qui l'entoure. Il fait des dessins pour tous les gosses, qui se bousculent autour de lui et manquent de le renverser. Il est heureux lui aussi. Nous ne le garderons pas. Il disparaîtra quelques jours plus tard... Une mission dangereuse... On l'a cru mort, longtemps. Je crois que, maintenant, il est au centre de l'Afrique. Il y a de ces destinées bizarres!...

Le temps change, l'horizon se voile de brume. La clairière, si riante ce matin, nous semble comme en novembre ! Les enfants sont partis, rappelés par leur institutrice. Un silence, une sorte de lourdeur tombent sur nous. Le brouillard devient épais. Epais et bleuté. Nous quittons la forêt et passons sur la route, à l'orée. Là, des hommes discutent:

--- Et moi je te dis que ça n'est pas naturel!

Un grand diable, édenté, le calot de travers, approuve:

--- Moi, j'ai fait 14. Eh bien! c'était la même chose. Quand ils avaient trop tiré le canon, en face, et que le vent chassait dans notre direction, ça faisait tout pareil. Du reste, sentez-moi cette odeur de poudre !

En effet, ce brouillard n'est pas naturel. Venu rapidement de l'horizon, cela a d'abord été comme une barre, puis ça a caché le soleil et maintenant c'est sur nous. On n'y voit plus à dix mètres. Et c'est gris.., gris sale et sec! sec !... et cela a fondu comme ça sur tout le pays... en plein beau temps. Ils ont raison, c'est étrange! Mais ça ne sent pas la poudre. Autre chose. Comme derrière une auto.

La discussion fantaisiste continue:

--- C'est peut-être des nouveaux gaz!

--- Tais-toi! Ne parle pas de ça! Non, c'est sûrement du camouflage. « Ils » remplissent le pays de cette saleté pour avancer plus vite, sans qu'on les voie!

Eh! Eh! L'idée n'est pas si bête après tout.

En tout cas, ce phénomène nous fiche le cafard. Cela assourdit tous les bruits, tout semble feutré, éteint. Une poussière noire, impalpable, se dépose. Un goût de cendres emplit la bouche. Drôle de guerre!

Cela a duré deux jours.

Par la suite, nous avons eu l'explication: un cinquième de la France en était rempli, couvert, de ce brouillard.

Au nord, des millions de litres de naphte et des milliers de tonnes de mazout brûlaient! Les réservoirs de Rouen. Toute l'essence de France.

*
*  *

Lorsque vous vous êtes engagé pour monter sur le front, que vous avez déjà accompli quelques missions intéressantes et qu'on vous donne l'ordre d'aller chercher à Coulommiers des malades contagieux à ramener à Paris, vous rouspétez... C'est ce que nous avons fait et malgré cela, un soir, pour une demi-heure, nous sommes rentrés à Paris.

A Coulommiers, en attendant les contagieux (c'est gai!... pourvu qu'on n'attrape rien!... Un éclat ou une balle c'est dans l'ordre, mais claquer d'une saloperie chipée à l'arrière... pas de ça!), en attendant les malades, on assiste au bombardement de l'aérodrome. Quand on y passe (il est au bord de la Nationale), on voit le résultat. Effrayant! Effrayant pour le matériel. Les avions sont épinglés au sol! Ils n'en bougeront plus. Ils ont été détruits à terre, une petite bombe bien placée les a traversés de part en part, à travers la carlingue, de sorte que, vus de loin, ils semblent intacts. Les ailes ne sont même pas touchées. Et il y en a comme cela beaucoup. Effarant!

Un peu plus loin, un grand oiseau blanc pique sur nous. Une petite rafale de mitrailleuse.., toute petite, très courte, une seconde peut-être... pas plus longue que, gamins, lorsque nous passions une règle, d'un seul coup, sur une persienne!... C'est tout; il s'est amusé, comme cela en passant.

A Paris, grand changement depuis notre départ. Quel remue-ménage! L'Italie a annoncé son entrée en guerre pour minuit. Il est vingt heures trente. Des bagages sont partout, sur les trottoirs. Les gens filent... C'est le commencement de l'exode!

 

II

Le Castelet. Verdelot. Hallucination.

Une charmante propriété appartient, au village de Béton, à un littérateur connu, récent Prix Goncourt. C'est là, qu'en son absence, nous trouvâmes asile pendant quarante-huit heures.

Enfin une maison comme les autres! Une maison avec des fauteuils, des lits, un bureau, des livres, des tableaux... et une cuisine!... Ah! si nous pouvions y rester!

C'est de cet endroit reposant que, le soir même, nous sommes partis en mission, Barre et moi.

Toute l'après-midi, nous avions bouquiné dans le bureau-bibliothèque du propriétaire absent. Cela nous semblait drôle de retrouver, d'une façon aussi inattendue, un peu de vie civilisée. Le propriétaire avait dû quitter les lieux assez précipitamment, car tout était resté comme vivant. A chaque instant nous nous attendions à voir surgir un familier. On avait l'impression un peu gênante d'être en visite, comme si on nous avait dit: « Veuillez attendre... voici de la lecture. »

Mais, chaque fois que je me dirigeais d'un certain côté de la bibliothèque pour y ranger ou y prendre un volume, une glace me renvoyait une face couleur de brique, avec beaucoup de noir au bas.

Je me rappelle avoir feuilleté une Vie en images, du dessinateur suisse Géa Augsbourg, celle de Serge Lifar. Ce petit fait me reportait à huit mois en arrière; j'étais en Suisse alors et j'avais eu entre les mains un bouquin de la même série, consacré au général Guisan. Augsbourg était alors dans l'armée suisse. De telles rencontres avec un livre sont comme celles avec le vin; lorsqu'on y goûte, on se rapproche de choses familières. Rien ne me rappelle autant Bordeaux qu'un verre de Médoc. J'avais vu quelques instants Augsbourg en uniforme suisse, en compagnie d'amis communs. Je venais de passer à Genève un hiver heureux et voilà qu'en plein front, dans une villa évacuée, je trouvais ce bouquin! Mais, passons! Derrière nous, sur une commode, Trotzky, dans un cadre, nous contemplait de son regard myope et vif pourtant. Prodigieusement intelligent. Demain, après-demain, dans ces mêmes fauteuils, il verra des uniformes verts. L'a-t-il deviné? On pourrait le croire. A la seconde où je pense à ces choses, on dirait qu'il a cillé. Se moque-t-il?... Etrange mélange d'hommes, de choses, d'idées et de destins!

Et voilà! ce soir, Barre et moi, nous allons revoir des horreurs, des blessures atroces, des morts, de la haine, de la peur... et c'est si calme ici!... Comment peut-on?

C'est par un crépuscule mouillé que nous avons quitté Le Castelet pour Verdelot, où nous devions nous mettre à la disposition d'une division et, de là, monter en ligne.

Nous croisions d'étranges êtres, des soldats aux casques camouflés de terre, qui avaient passé sur leurs dos leurs toiles de tentes et qui semblaient, sur les talus, des monticules, des statues de boue, jalonnant la route jaune et jaunes comme elle.

Le brouillard des hommes avait disparu, chassé par l'ondée du soir. Au couchant, une bande de ciel pur mettait de larges touches claires dans les flaques que nous fendions par le milieu, à grand bruit mouillé.

De mon équipier, assis à côté de moi, je ne voyais que le profil, en silhouette énergique.

Barre est pasteur. Cette section est un monde en réduction. Il y a là des prêtres, des comédiens, des banquiers, des consuls et des bûcherons. Et d'autres. Tous pour la même cause, tous pour la même idée. Et un esprit sportif avec ça!

La sanitaire vide saute dans les ornières et roule bon train. Les ferrailles inactives brinqueballent à l'intérieur. Tout à l'heure, les étaux des suspentes serreront fort des brancards lourds, silencieusement.

Encore quelques chicanes faites de troncs d'arbres et de deux tanks, un à droite, l'autre à gauche. Puis une atmosphère spéciale, bien connue... On s'approche du front.

Verdelot. Une place. L'école est transformée en hôpital.

Des chefs affairés, indifférents:

--- Ah! vous voilà! Ce sont les volontaires... On vous attendait... Il y a une fournée pour Sézanne. Après, vous reviendrez ici, si on y est encore!

Sézanne! Que cela semble loin! C'est le front maintenant. Il faut veiller au grain.

Nous voici sur une route droite dont le bout se perd dans la nuit, en montant. La nuit nous aspire, elle épaissit à chaque tour de roue. Nous entrons dans sa grande bouche sans ralentir. Sézanne est loin et il y a le retour. On y voit encore un peu, alors on roule vite. Tout à l'heure ce sera à tâtons, il n'y a pas de lune.

Soudain, un miaulement déchire l'air et un obus éclate dans un champ, tout près, à gauche. Et ça pète sec, en vous soufflant à la figure. Barre, qui a repris le volant, sursaute violemment. Drôle d'impression! Les avions, les mitrailleuses, les bombes, c'est déjà connu. Mais, celui-là, c'est le premier. J'allume ma pipe et j'attends les autres. Ils ne sont pas venus. Celui-là était un isolé, un petit farceur qui a voulu nous faire peur... hou!

La pipe a une grande importance. Pour beaucoup. Ça calme, ça donne du cran. Des fois, elle saute un peu entre les dents; d'autres, on la mord nerveusement; on sent que le tuyau d'ébonite en est tendu, prêt à se casser sec. Mais on la tient bien! On a presque l'impression qu'il ne peut rien vous arriver quand on l'a. On la fume saccadé seulement, à petits coups, et ça brûle le bout de la langue, et ça brûle la main quand on touche!

Barre rit silencieusement. C'est un calme. C'est un peu plus tard que nous avons eu notre hallucination.

Cette fois, ce ne sont plus des noirs que nous transportons à Sézanne. Il y a dans la caisse un petit sergent qui râle... Je voudrais bien le déposer vivant.

C'est dur, cette nuit!... Elle entre dedans nous comme un couteau. Plus moyen d'avancer. C'est un mur, un mur en coin qui nous rentre la tête dans le cou. Et c'est long, cette nuit égrenée à dix kilomètres à l'heure!

Il est trois heures du matin. Dans nos crânes dansent des feux qui se projettent devant nos yeux fatigués par tant d'ombre. Nous n'en pouvons plus. Je propose:

--- Tu vois ce champ? Il faut s'y ranger et y attendre le jour. A rouler comme ça, nous n'y arriverons jamais. Dans une heure ce sera l'aube.

En effet, à notre droite, nous « voyons » distinctement quelques herbes folles, et ça se prolonge par d'autres herbes, puis d'autres et d'autres encore, toutes droites celles-là, bien rangées. Un champ de jeune blé qui vient jusqu'au ras du bord. Et on voit!... On voit, c'est curieux, tous les deux ces pousses. Et c'est tout plat, et on peut s'y ranger tranquilles. Barre m'a dit:

--- Oui, je vois.

--- Alors, allons-y!

Et, hop! un grand coup de volant braque la sanitaire. Et, tout de suite, cela a presque été la verticale. L'avant de la voiture s'est enfoncé dans un fossé profond. Et il n'y avait pas de champ, mais pas du tout! Seulement, de l'autre côté du fossé, un remblai caillouteux. C'est tout.

La fatigue! Elle nous a bien eus.., les deux! Le jour nous a surpris en manoeuvres désespérées pour rétablir la situation. C'est affolant, une chose pareille, surtout avec un mourant.

Nous en sommes sortis, et la fatigue avait disparu!

 

III

Cobayes. Retraite et mitraillades.
Le tir de barrage.

Nous sommes rentrés rapidement à Verdelot, puis, de là, dirigés sur Maisonneuve, à quelques kilomètres de la Marne.

Nous avons servi de cobayes.

Voilà comment cela s'est passé:

--- Hep! La sanitaire!

La sanitaire est au milieu de la place du village. Elle attend.

La place grouille de soldats. Ça se démembre, l'armée! La retraite commence sur la Marne.

C'est un officier qui m'a appelé. Je l'accompagne. Nous marchons en silence, côte à côte. II me fait passer dans la grande salle du château.

Quelques chefs sont groupés autour d'une table couverte de cartes.

Aimable, un supérieur m'explique:

Il s'agit d'aller au pont de N...; un des nôtres y est resté, blessé. Vous connaissez la route? C'est très près d'ici.

Son doigt m'indique, sur la carte, une bifurcation.

--- Je sais où c'est. Voulez-vous me faire, s'il vous plaît, un ordre de mission.

--- Volontiers.

Il détache une feuille d'un carnet, écrit rapidement: « Ordre à l'ambulance n° 4. S. A. T. S. --- T. 30342, de se rendre à N..., pour y prendre un officier blessé. 12 juin 1940. »

Une signature suivait, illisible, où il y avait beaucoup de « h »...

N... n'est qu'à quelques kilomètres. Nous descendons une côte, bordant un vallon extraordinairement touffu et vert. Cela va bien.

Plus bas, on entend des mitrailleuses..., mais pas beaucoup... des tirs brefs, coupés de silences très frais, comme s'il n'y avait pas la guerre.

Cela semble des exercices.

Un lieutenant, au milieu de la route, planté ferme, les jambes écartées, nous arrête:

--- Vous êtes fous? Vous avez envie de vous faire canarder?

--- Mais...

--- Mais... « ils » sont là, sur l'autre versant! Ce sont eux qui tirent!

Trois cents mètres, à peine, à vol d'oiseau, nous séparent de l'ennemi invisible, parfaitement dissimulé dans les bois. Ils nous voient, eux, nous sommes sur une route bien découverte. Une balle traverse de temps en temps le vallon en claquant. Quand elle passe trop près, on l'entend chanter...

--- On doit descendre jusqu'au pont, il y a un officier blessé.

--- Quel officier? J'en viens du pont, j'ai reculé jusqu'ici avec mes hommes.

Sur le talus, une quinzaine d'hommes sont couchés, en tirailleurs.

--- Du reste, continue-t-il, on ne va pas rester ici. Inutile de se faire ramasser. Il y a belle lurette qu'ils l'ont passé, le pont... dans quelques minutes ils seront sur notre versant.

Puis il nous a encore dit, en nous regardant drôlement:

--- Qu'est-ce qui vous a raconté qu'il y avait un officier au pont?

--- Au château. Des chefs.

--- Ah? fait-il... Et encore: C'est nous les derniers.

Il désigne ses hommes.

--- On est partis les derniers. Il n'y avait pas plus d'officier que... Mais, j'y pense! Mais oui... on vous a... C'est déjà arrivé. Et puis, je préfère ne rien vous dire. Du reste, je peux me tromper. En route! En tout cas, un bon conseil, n'allez pas plus loin.., pas un mètre, ou vous êtes refaits. Ou bouzillés, ou prisonniers.

Et nous avons tourné la voiture. Et nous avons regrimpé la côte, et nous sommes rentrés à Maisonneuve... pas contents, mais pas contents du tout!

J'ai couru au château pour y faire mon rapport. Il n'y avait plus personne! La grande salle était vide. Quelques paperasses sans importance traînaient sur la table, des bouts de cigarettes, un encrier renversé...

Sur la place, c'était la fin. Le commencement de la fin. Des groupes se disloquaient. Des soldats partaient en braillant. D'autres sautaient sur les marchepieds des voitures qui embrayaient à grand bruit.

Nous sommes allés dans le parc, nous ne voulions pas partir avec les autres.

La grande grille du parc s'ouvre sur la route. C'est sur cette route et de cette grille que nous avons compris que, cette fois, c'était bien fini.

Des tronçons de sections passaient en désordre, des ambulances chargées d'hommes, en grappes, des motos, des chars légers, toute cette armée s'effilochait en lambeaux, comme une soie mûre et s'égaillait... Tout cela passait, passait devant nos yeux ouverts grands sur ce cauchemar incroyable. Tout cela défilait, morceau par morceau, interminablement.

C'est terrible, une retraite!

Des canons sont venus, quand même, s'installer à côté de nous, dans le parc. Ils ont tiré un bon moment, puis se sont tus et sont partis à leur tour. C'étaient de petites pièces très maniables. Des avions nous ont survolés ensuite. Il n'y avait presque plus personne sur la route. C'est alors que, Barre et moi, nous nous sommes regardés et que nous avons dit: « Allons-y ! » Et nous sommes partis, comme les autres...

Notre voiture vide, le coeur serré, nous roulons de nouveau. Nous roulons dans le désordre des convois que nous rattrapons, que nous dépassons avec peine. Devant nous, nous voyons des dos courbés, à côté de nous, des faces d'angoisse; derrière nous, d'autres encore qui se pressent, se hâtent, parce qu'elles sont derrière...

Triste journée. Encore plus triste parce que, voilà: un avion est venu mitrailler un convoi.

L'avion a piqué souvent, pendant dix minutes. Il est reparti puis revenu.., puis encore reparti. Il passait quelques mètres au-dessus de nous, mitraillait, puis remontait... A chaque descente, on se faisait plus petits, derrière un arbre.

A la fin, il est remonté, très haut. Un homme a cru que c'était fini; son buste a émergé de derrière le capot de notre voiture, découvert juste à temps pour recevoir une balle, une double balle, très petite (elles vont par deux), juste au coeur. Comme s'il avait oublié quelque chose, l'oiseau était revenu pour une dernière mitraillade. Elle avait porté.

Nous vîmes le grand corps s'affaisser en ployant les genoux le long de l'aile avant, puis le menton est venu buter contre la roue. Un peu d'écume rougeâtre aux lèvres. Tout de suite, les yeux fixes; pas un mot, pas d'agonie... un petit râle seulement, très court. Nous l'avons laissé étendu, sa capote sur la figure. A quoi bon le transporter? Les blessés seuls comptent pour nous.

Nous avons retrouvé nos camarades au Castelet. A temps. Ils partaient. Nous remîmes notre rapport à plus tard.

Akerman grognait parce que, pendant que nous étions en ligne, on l'avait mis en faction devant la porte du colonel!

Le lendemain, nous avons fait notre rapport. Résultat: un petit papier dans la poche de chacun de nous : Ordre au conducteur de l'ambulance de rejoindre immédiatement son secteur; une fois sa mission terminée, sans accepter aucun ordre contraire. »

Et nous voici de nouveau en famille, à la recherche d'un gîte.

*
*  *

Nous étions dans une ferme cette fois-ci, mais une belle, grasse et riche ferme. Les propriétaires étaient partis quelques heures plus tôt, devant nous, calmement. Ils avaient dit: « Vous pouvez vous servir, il y a des fraises dans le jardin, derrière l'enclos. »

C'est curieux, tous ces fermiers qui partaient avaient l'espoir de revenir chez eux, quelques jours après.

Dans cette ferme, il y avait cent quatre-vingt-dix moutons enfermés dans la bergerie, avec un peu de nourriture, et qui bêlaient atrocement, en choeur.

Ce n'était pas encore le grand exode. Les routes étaient à peu près libres. C'est pourquoi nous avons pu remonter facilement.

Toute la section est partie en mission ce jour-là.

Elle a risqué ne jamais revenir, la section !

Nous allions vers un endroit qui s'appelle Bois-Baudry où nous savions trouver un G. C. R. et, probablement, des blessés.

Or, pour aller à Bois-Baudry, il fallait remonter presque en ligne. Il y avait des coins qui « tenaient », d'autres qui avaient cédé. Etions-nous au fond d'une poche? Nous l'ignorions complètement. Le front formait une véritable dentelle, un feston irrégulier, découpé comme une côte, avec ses pointes, ses caps et ses golfes. Nous étions peut-être au fond de l'un d'eux...

Pour aller à Bois-Baudry, il fallait passer par La Ferté-Gaucher et Rebais. De Rebais, la route file, toute droite, sur La Ferté-sous-Jouarre.

Les dernières chicanes dépassées depuis longtemps, à La Ferté-Gaucher, je crois, nous nous étions élancés rapidement, et pour cause, dans ce « no man's land > absolument silencieux, mais qui ne devait pas le rester longtemps.

Un peu après Rebais, nous avons été « sonnés » par un barrage de « 77 » échelonné à quelques centaines de mètres, un peu plus loin, dans les terres.

Protégés par un petit monticule, nous avons eu juste le temps de nous jeter dans un fossé plein d'épines qui nous griffaient les mains. Nous n'en menions pas large. Celui qui peut affirmer ne pas avoir eu peur, dans des moments pareils, en a menti. C'est impressionnant, un tir de barrage. Les éclatements vont toujours quatre par quatre et ça pète sec... et ça ébranle tout. Nos voitures oscillaient. Des éclats et des pierres soulevées tapaient dans les carrosseries. On entendait d'abord un miaulement aigu, puis: paouf !... Une demi-seconde entre chaque coup. Après les quatre, un temps d'arrêt.

Dans mon fossé, j'étais en bras de chemise, je n'avais pas ma vareuse. Elle était dans la voiture, au-dessus de moi. Je n'avais pas ma vareuse... je n'avais pas ma vareuse. Idée fixe. Il fallait la prendre coûte que coûte. Je ne voulais pas être fait prisonnier sans ma vareuse. Un homme ne doit pas être fait prisonnier à moitié habillé. C'était plus fort que moi, cette idée de vareuse. Alors, j'ai rampé hors du fossé, j'ai passé un bras dans la voiture et j'ai pris ma vareuse. Mais le tir était terminé. Et pour la première fois, je me suis engueulé avec mon équipier. La seule! Nous en avons ri... après. Mais, sur le moment même, on était un peu nerveux, n'est-ce pas? Je crois bien que Barre, pasteur de son état, m'a traité de tous les noms.

On a attendu un bon moment et on est repartis.

A droite, la route bifurque sur Bois-Baudry. Personne à Bois-Baudry. Le G. C. R. avait levé l'ancre. Il était à Amillis. Je ne sais pas comment on l'a su. Tout se sait d'une façon rapide et mystérieuse, dans l'armée. Comme dans la brousse. On a entendu prononcer: Amillis... alors, tout le monde a dit: « On va à Amillis » et, inlassable, la section s'est remise en marche.

Nous sommes redescendus sur cette maudite route et nous avons pris l'autre chemin, à gauche, sur Amillis.

Hôpital de plein front, rapidement constitué, installé en camp volant, Amillis fut notre dernier contact avec les lignes, parce que, à partir de ce jour, il n'y a plus eu, dans cette partie de France du moins, de lignes.

Notre sanitaire chargée à bloc, nous sommes descendus sur Provins, Sens, Auxerre, et c'est là que nous avons rencontré la caravane sans espoir. A partir de ce moment, nous avons été mélangés aux civils; tout était pareil, la panique et le désordre partout. Les mitraillades partout... du vol en piqué pour tous... bref, la vraie guerre pour les civils. Nous accomplîmes encore bien des missions, mais partout, à une portée de fusil de l'adversaire aussi bien qu'à l'arrière, il y avait des colonnes de civils.

 

IV

L'aventure du 13.

Un convoi, composé du lieutenant Brousset, du chef de section Manner et de deux sanitaires, conduites, l'une par le Hollandais Mouremans et son équipier Barnaud, l'autre par Lodévès et Manigot, était parti le 13 juin de Provins, tard dans la soirée, pour rejoindre un poste avancé en passant par N... Il y avait trois blessés dans la voiture de Mouremans et Barnaud. Le lieutenant roulait en tête, et puis Manner, tous deux dans leurs voitures personnelles. Les sanitaires suivaient.

Le convoi avait pris cette direction sur l'initiative du lieutenant:

--- Il est beaucoup plus simple, avait-il dit, de prendre la route qui passe par N...; elle coupe et raccourcit le trajet d'un bon tiers.

Barnaud avait objecté:

--- Mais, lieutenant, ce n'est pas prudent! On devrait plutôt prendre à travers bois. Il y a des chemins d'intérêt commun et là, vous voyez, sur la carte, on reprendrait la route de L..., qui file droit sur V...

Le petit lieutenant est têtu. Figure rougeaude, un peu couperosée. Pas l'habitude du front. Lieutenant de réserve. On l'avait adjoint aux sections, à Paris. Jusqu'à ce soir, il était toujours resté au P. C.; les sections étaient montées en ligne sans lui. Un homme de bureau.

--- Mais, puisque je vous dis que c'est plus court!

Bon!...

Barnaud haussa les épaules.

Barnaud et Mouremans sont montés dans leur voiture, Lodévès et Manigot ont suivi. Très vite, dans la nuit noire, les conducteurs se sont perdus de vue. La route est bien droite et bien déserte. Trop déserte.

Soudain, là-bas, trouant la nuit, une lumière blanche s'est mise à briller. Elle se balance. Instinctivement, Mouremans a ralenti. Pas trace de la voiture de Manner qui est devant... et, devant elle, celle de Brousset. Donc, ils sont loin. Pas de danger alors. Cependant...

Les deux convoyeurs serrent les dents, la tête projetée hors de la voiture qui s'arrête tout à fait. Là, tout près, il y a un homme qui tient une lampe,... une toute petite lampe, et qui éclairait si fort... de loin! Triplé par son ombre, l'homme paraît immense. Il s'est approché. C'est un Français. Il est là, en faction, c'est son service. C'est un R. R. (Régulateur routier chargé de la circulation dans la zone des armées.) Barnaud lui demande:

--- N..., c'est encore loin?

--- Tout droit, répond-il. A un kilomètre. Vous en avez pour deux minutes.

--- Merci.

Et la voiture repart. Lodévès et Manigot doivent être assez en arrière.

Une minute se passe. La nuit est claire. On voit loin sur la route.

De nouveau, à l'horizon, un autre feu, rouge celui-là. Il est à droite. Barnaud dit:

--- C'est un feu arrière.

Mouremans ralentit.

Puis:

--- Ça doit être la voiture de Manner. Il a branché son « stop » pour qu'on ne le tamponne pas; il est en panne...

La voiture ralentit de plus en plus. Ils sont tout près du feu maintenant. C'est un feu rouge et rond.

Brutal, un cri:

--- Halt!

Dans un éclair, Barnaud songe: « Drôle d'accent.., ça doit être un Alsacien! »

Pas une seconde l'idée ne leur est venue que ce pourrait être...

Puis quelqu'un a sauté sur le marchepied. La sanitaire s'est inclinée à gauche, dans un grincement. Par la portière ouverte, ils ont vu apparaître un canon de revolver, pointé sur la tempe de Mouremans, et la même voix rude a continué:

--- Vous êtes prisonniers!

Et cela avec un accent indéfinissable...

Point de réactions d'abord chez les deux hommes.., ou plutôt si: Barnaud rit nerveusement. Pas longtemps. Ils ont été rapidement tirés hors de leurs sièges et, immédiatement, des mains se sont plaquées contre leurs poches pour la fouille. Pas d'arme. Heureusement ! Il est infiniment dangereux de porter une arme quand on est convoyeur sanitaire. Autant se condamner à mort, si on est pris.

Les deux hommes ont échangé un bref coup d'oeil à la lumière brutale d'une lampe qui les détaillait. Ils ont pensé à Lodévès et Manigot qui allaient arriver,.., et qu'on ne pourrait pas prévenir. Les voitures du lieutenant et de Manner se dessinaient vaguement sur le côté de la route, l'une touchant l'autre... mais point d'hommes.

Ensuite ils ont été conduits dans une salle d'école où il y avait des officiers prisonniers. Brousset et Manner étaient là. Brousset faisait une drôle de tête! Les quatre hommes se sont regardés. Manner a eu un petit sourire en coin, comme pour dire: « Que voulez-vous? Ça y est! »

Mouremans, lui, regarde autour de lui. Il est jésuite, dans la vie. Il s'est déjà penché sur bien des misères, il a déjà soigné beaucoup d'hommes. On peut employer ce cliché à son égard: « Il a une âme d'apôtre. » Ce sont des choses qui arrivent.

Il a promené son regard sur tous pour voir s'il n'y en avait aucun à soulager. Dès cet instant, il n'a plus pensé à lui. On souffrait ici. Alors, il était là.

La porte s'est ouverte. Lodévès et Manigot sont entrés. Un instant, derrière eux, est apparue la silhouette d'une sentinelle...

Pas de gardiens dans la salle, mais on marche dans les couloirs, dans le préau... partout. Des bribes de phrases leur parviennent, en allemand. La nuit a été longue... interminable!

Il y avait un capitaine qui délirait. Un capitaine d'artillerie. Il disait des choses insensées... sur lui, sur l'armée, sur sa femme... Il disait aussi des choses à ne pas écrire.

Mouremans l'a soigné, l'a bercé et lui a parlé comme à un tout petit. Des heures. L'homme a fini par s'endormir.

Le jour est venu sans que les autres aient échangé beaucoup de paroles. A quoi bon faire des phrases?

Le jour est venu; alors, ils vont peut-être savoir ce qu'on va faire d'eux. Peu réfléchissent. Réfléchir, ça sera pour plus tard.

La porte s'ouvre, un grand diable leur fait signe de venir. Deux hommes s'avancent. Non! Un par un! L'un derrière l'autre. Voilà. Maintenant, par là, dans la cour, en rangs!

Des bagages sont amenés.

--- C'est à vous, ça? Bon! Enlevé!

Un lieutenant s'approche de Manner:

--- La voiture « Peugeot » vous appartient? Oui.

--- Excusez-moi, je la réquisitionne.

--- Mais...

--- Rassurez-vous! On vous la remboursera. Les Français, il faudra bien qu'ils payent maintenant. Nous sommes bien d'accord?

Il a lancé ce: « Nous sommes bien d'accord », en détachant toutes les syllabes, avec très peu d'accent.

Manner n'a rien répondu.

Alors l'autre est parti, en lui lançant un coup d'oeil ironique.

Puis les prisonniers ont attendu... longtemps.

Ensuite, Mouremans et Barnaud ont été désignés: Suivez-nous.

Ils ont été conduits devant un chef, dans un petit bureau. Celui-ci, assez aimable:

--- Je connais vos sections. Je suis désolé de ce qui vous arrive, mais je suis forcé de vous garder à notre service. Les trois blessés que transporte votre sanitaire ont été pansés par nos soins et, cette nuit, vous serez incorporés dans un convoi qui sera dirigé vers un de nos hôpitaux... Messieurs!

Un bref salut. Il n'y a rien à redire. Ils ne pouvaient en espérer tant. Sous l'oeil des soldats, ils ont pu regagner leur sanitaire qui avait déjà sa place dans le convoi. Les blessés avaient été parfaitement soignés. Il n'y avait plus qu'à attendre la nuit.

Sur le bord de la route, des motocyclistes jouaient de l'accordéon. D'autres chantaient. On fait beaucoup de musique dans cette armée-là.

La nuit est tout à fait venue. Barnaud a demandé à Mouremans:

--- Tu sais où nous allons?

--- Pas la moindre idée.

--- Eh bien! moi, j'en ai une d'idée... Je ne dis rien encore, mais, on verra.

La colonne s'est mise en marche. Cette course dans la nuit ne les a pas beaucoup changés des missions habituelles. Ils retrouvaient, à bord de leur machine, une atmosphère familière, sauf quand, de temps en temps, on entendait un ordre.

--- Tu crois qu'on nous la laissera, la voiture?

--- Sûrement pas! C'est bon pour une fois. Ils ne savent pas où les mettre nos blessés... mais demain

C'est Barnaud qui a repris le volant. Comme de juste. Chacun son tour.

Des chemins, à peine visibles s'ouvrent de chaque côté de la route... Ah! si on pouvait!...

--- Je crois savoir où on va.

--- ?

--- On vient de dépasser M..., je connais la région.

Barnaud avait fait, quand on « tenait » encore, une évacuation sur S..., en passant par M... Evacuation qui avait été particulièrement difficile. Il se fourrait dedans à chaque instant. Toutes les plaques indicatrices avaient été grattées et cette nuit-là si profonde, qu'il ne voyait même pas les croisements.

Environ deux kilomètres après M..., il y a trois routes: la première va franchement à droite, ensuite une qui bifurque à droite, légèrement, et puis celle qui continue tout droit.

Pour aller à S..., il faut prendre celle du milieu. Barnaud avait, ce jour-là, pris la première. Au bout de quelques centaines de mètres, il s'était aperçu qu'il n'était pas sur la bonne. Cahoteuse, pleine de cailloux et d'ornières, ce ne pouvait être la bonne. Alors, il avait reculé.., était revenu sur la Nationale, avait mis le nez un peu plus près sur sa carte et avait reconnu son erreur.

Si, cette fois-ci, il la commettait, l'erreur, exprès... que se passerait-il?

Les autres voitures de la colonne sont assez éloignées, celle de devant, on ne la voit presque plus, d'ailleurs; elle importe peu. Mais celle qui suit?...

M..., vient d'être dépassé, il y a quelques minutes. Cette idée tourmente Barnaud depuis un bon moment... S'il se « perdait » sur la route de droite?...

Ils ont une chance inouïe, ces deux convoyeurs, qu'on ne les ait pas mis sous surveillance directe, pendant le trajet.

Après M..., il y a un virage. Le voici. Après le virage, une maison isolée.., elle est là, il la reconnaît; ensuite un long mur.., le voilà et, à droite, tout à fait à droite, la fameuse route. Il ne la voit pas encore, il la sait là.

Elle l'attire. Une, deux, trois secondes s'écoulent..., ils y arrivent. Barnaud, sans une hésitation, empoigne vigoureusement son volant, débraye, passe en troisième et, risquant le tout pour le tout, il braque à droite en poussant à fond sur le champignon. Quel magnifique virage à la corde! Les pneus et les ressorts en ont gémi. Les blessés aussi. Ils ne savaient pas, eux. Alors Barnaud a ouvert le petit judas et il a gueulé: « La ferme là-dedans! On se barre! » ... Ils ont tout de suite compris. Ils ont supporté sans une plainte les durs cahots sur cette dure route.

La sanitaire est lancée à soixante à l'heure, dans la nuit noire, sur le chemin défoncé. Une vraie course à la mort, cette course à la liberté. Le tout est de savoir comment ça va se terminer!...

Mouremans, son premier moment de stupeur passé, a sorti la moitié du corps par la portière et regarde derrière lui. Rien en vue. Je crois pourtant qu'on a tiré, fait-il.

--- C'est un bruit, comme ça, dans ta tête...

Mais Mouremans n'est pas convaincu. Cela lui paraît trop simple de s'évader sans essuyer, au moins, un coup de feu.

Là-bas, la colonne verte a dû rouler un bon moment sans s'apercevoir qu'une voiture s'était envolée, fondue dans la nuit!

 

V

Avant et après.

Petit bourg de mille âmes environ, Saint-Vincent n'a pas été évacué. C'est un gros village, bien vert. Nous y sommes arrivés à grand'peine, vers midi, en nous frayant un passage le long des colonnes de réfugiés. Leur flot augmentait à chaque ville. A Provins, Sens, Auxerre, il était devenu de plus en plus dense, couvrait toute la région et occupait toute la largeur des routes. C'était le lendemain de la prise de Paris... trois millions de réfugiés s'étaient ajoutés à ceux d'avant, à ceux du Nord et de l'Est.

Quand nous arrivâmes à Saint-Vincent, les voitures de notre section étaient rangées en ordre de départ. Comme le village n'est pas sur une route nationale, il y avait peu de réfugiés. La vie y suivait un cours à peu près normal.

Grand, sec, une casquette sur l'oreille et un pantalon rayé, le patron du bistrot servait des demis sur une jolie terrasse entourée d'un treillis de lattes en croisillons. Tout l'état-major était là. Le sympathique général Lehanut causait amicalement avec ses officiers. L'ordre de départ n'avait pas encore été donné, mais tout était prêt. Des infirmières flirtaient. Une Anglaise, conductrice d'une des voitures de l'American Red Cross, racontait son évasion mouvementée. Elle avait faussé compagnie à l'ennemi, la veille, presque dans les mêmes conditions que Mouremans et Barnaud.

Sur le pas de sa porte, une petite modiste blonde nous regardait, rieuse.

Ils sont là, Mouremans et Barnaud, à la terrasse du bistrot. Ils boivent du « Pernod »! Le jésuite boit du « Pernod »! On aura tout vu! Ils sont très entourés, naturellement. Pour la dixième fois, ils racontent leur évasion mouvementée; ils font concurrence à l'Anglaise qui, de l'autre côté de la place, fait de grands gestes. C'est la journée des évasions!

Barnaud reprend du « Pernod »... C'est qu'il fait bougrement chaud! Une idée lui vient, une idée d'homme à jeun et qui a bu trois « Pernod »... Il faut fêter ce retour... c'est pas chic de boire comme cela, tout seuls! Il faut offrir du « Pernod » à toute la section.., à tout le monde! Il compte ses sous, il appelle le patron qui arrive en traînant ses savates, le patron à la casquette en bataille et aux pantalons rayés:

--- Patron! Il vous reste des bouteilles de « Pernod »?

--- Oui, quelques-unes, à la cave.

--- Pouvez-vous m'en vendre?

--- Pourquoi pas? Il vous en faut beaucoup?

--- Deux ou trois. Combien la bouteille?

--- Quarante-deux francs! Le prix du tarif.

--- Le prix du tarif? Vous êtes fou! Pas à des soldats! Faut nous faire une réduction. Et puis, qu'est-ce que vous allez faire de votre Pernod? Les Allemands vont arriver. Ce soir peut-être. Demain en tout cas. Nous, on s'en va dans dix minutes. Alors, à quoi il vous servira votre Pernod?

Alors, l'homme aux pantalons rayés a eu cette réponse:

--- Je ne veux pas vous faire de prix. Si vous ne pouvez pas payer le prix du tarif, les Allemands pourront, eux! Dans ce cas je préfère que ce soit eux qui le boivent.

--- Salaud!

Cela risquait de tourner mal. Barnaud avait déjà empoigné une chaise quand un long coup de sifflet a retenti.

--- Tout le monde aux voitures.., on part! Barnaud a eu un coup d'oeil vers le mastroquet comme pour dire: « On se reverra! » et tout le service de santé du 17e corps d'armée s'est mis en route.

Notre section est rattachée maintenant au 17e corps. Des gens du Midi. Des Toulousains. Leur accent sonne chaud dans ces régions dévastées. Il fait tache. Une tache gaie. On nous a rattachés à ce service, parce que nous avons perdu un bon tiers de nos effectifs. Le lieutenant, prisonnier. Avec lui, Manner, Lodévès et Manigot. Notre chère « roulante », la cuisine, son cuistot et ses aides, disparus! Rouleau, en balade! Une partie de la section norvégienne rattachée à la nôtre, disparue aussi...

Le service de santé est admirablement dirigé par son colonel qui le ramènera à travers toute la France, intact, à son port d'attache, et sans jamais avoir cessé de travailler et de se rendre utile pendant toute la retraite. Il y a là de nombreux médecins de valeur, huit infirmières qui n'ont pas froid aux yeux, une infirmière-major qui a fait la grande guerre et trois capitaines qui ne se quittent jamais. Ils font le même métier dans la vie, et, du fait précisément de leurs occupations, ne se fréquentent pas. A la guerre, ce n'est pas la même chose. Une profonde amitié les unit. Ces capitaines sont trois aumôniers: le pasteur, le curé et le rabbin!

Le convoi a gagné un petit château, à quelques kilomètres de Saint-Vincent. Un petit château avec une grande allée confortable, avec de grands arbres protégeant bien, sous lesquels nous dissimulons nos voitures.

Il fait beau, encore et toujours; les hommes se sont installés dans l'herbe. Nous dépendons d'un service, il faut attendre les ordres maintenant; impossible d'agir à notre guise. J'ai pris mon phono dans le coffre de la sanitaire et je fais tourner quelques disques; la voix de Chaliapine sonne creux dans l'allée. Elle semble étrange en ces lieux et en ces temps! Mes camarades jouent au bridge dans l'herbe. Couché sur le dos, les bras croisés derrière la nuque, Barnaud revit son évasion. Il revoit le chef allemand. Il était tellement pareil à ce qu'il attendait, que sur le moment même, il n'y avait prêté aucune attention. Oui, c'est bien ça: petit, tondu et monoclé.

Il est fatigué, Barnaud. Pourtant, aucune envie de dormir. Il se rappelle maintenant la route noire et caillouteuse, la route de la liberté...

« Ils ont roulé comme ça une heure... peut-être deux, tout droit. Puis, ils se sont arrêtés en plein bois. Pas un son, pas un souffle. Calme plat. Puis la course a repris, plus lente. A la fin, ils ont vu une lumière.., et ça leur a donné une franche émotion! La lumière était blanche. C'était un nouveau R. R. Un R. R. abruti de sommeil et qui n'avait pas été relevé depuis vingt-quatre heures! Ils ont été mis sur la bonne voie. Puis Barnaud a dit:

 » --- Monte!

 » --- Peux pas quitter mon poste!

 » --- Tu ne vois donc pas qu'ils t'ont oublié? « Ils » sont là, les autres, derrière nous. Allons, ne fais pas d'histoires ... monte! Sinon, tu vas te faire prendre bêtement.

 » Un peu inquiet tout de même, l'homme est monté.

 » Le jour est venu et, avec lui, les gens de l'exode. Par tronçons d'abord... Par villages... Un village roulant.., puis, la route libre.., puis, un autre village roulant... Tous juchés sur leurs grands chariots, la vieille au sommet. Et tous ces villages ont gagné la grand'route, ont rejoint le gros flux, l'énorme marée des villes. Alors, tout cela s'est soudé, entassé, chevauché... Un peu plus de misère ensemble... »

Barnaud est tiré de sa rêverie par une moto qui monte bruyamment l'allée. C'est une estafette qui porte un pli au château.

Chaliapine a cédé la place à Maurice Chevalier. On entend: « Mon cour est en chômage, qu'est-ce qui veut l'employer »... quand, brusquement, quatre détonations, pas très lointaines, quatre bombes ont éclaté. Bien d'autres ont suivi. Cela vient de là-bas, d'où on est venu. Arrosage complet de Saint-Vincent! Bientôt des colonnes de fumée à l'horizon. Nous nous sommes rangés près de nos voitures, en ordre de départ. Il n'y a plus de troupes à Saint-Vincent, mais il reste des civils. Ce n'est pas notre boulot, mais on ne peut pas les laisser comme ça, sans secours, quand on est si près...

L'alerte a pris fin. Elle n'a pas duré dix minutes. On roule déjà. On arrive au village. Il y a peu de fumée devant nous. Ça ne brûle presque pas. On croyait davantage. On entre. Et alors!... Il n'y a plus rien. Tout par terre! Tout en tas! Un chantier. Un chantier et un charnier! Un chien, en haut d'un poteau, pend, empalé... des deux côtés, les tripes collées au long, comme des limaces... Sur la place, une camionnette, intacte; dedans, une vieille, assise droit, les yeux fixes. Je m'approche pour lui parler. Morte. Scalpée. On dirait tuée scientifiquement. La boîte crânienne coupée régulièrement, en cercle, comme par un immense trépan. En bonne place, le cerveau, intact.., tout frais, comme sur un étal.., bien préparé. Cela fait songer aussi à ces pièces d'anatomie qui se démontent, à l'école.

Des tronçons de corps dénudés perchent aux sommets de tas de gravats. Une main passe entre des briques. Plus loin, un cheval mort, mort comme le reste. Tout est mort. Pas tout à fait. Nous découvrons sur un banc, serrés l'un contre l'autre, deux petits vieux grelottants. Deux hommes, ratatinés de vieillesse et de peur. Ils portent chacun un grand chapeau et, entre les jambes, un parapluie!

Je passe devant ce qui reste du bistrot. Pas grand'chose. Finie la jolie grille de bois entrelacés. Le mur s'est écroulé et vient jusque sur la place. Et, de ce mur, deux jambes dépassent. Deux jambes et deux bas de pantalons, rayés.

Et les sanitaires sont rentrées à vide...

 

VI

La Loire! Déjà ! L'hôpital de cauchemar.
Le récit d'Akerman. Armistice.

Et la retraite continue. De village en village, de château en château, alertés à toute heure du jour et de la nuit, nous descendons vers la Loire. Cela paraît à peine croyable!... La Loire! Le centre de la France! Toujours mêlés aux civils, nous continuons à rouler, péniblement, démoralisés, à cinq kilomètres à l'heure.

Nous traversons des villages bombardés, détruits.

Un jour, j'arrêtai ma sanitaire sur la petite place d'un village très abîmé. L'arrière d'une voiture sortait d'un tas de pierres. Des tonnes de pierres. Toute une maison écroulée. On voyait juste la roue de secours et la plaque...R. K.... des lettres de Paris! Un homme était debout devant; à côté de lui, une brouette.

Un petit homme replet, un petit bourgeois confortable, coiffé d'un petit béret...

Il m'a montré la voiture:

--- C'est la mienne, me dit-il.

Puis la brouette:

--- C'est tout ce qui me reste...

Il y avait quelques objets dans la brouette. --- J'étais avec ma femme, a-t-il ajouté.

Il m'a encore montré la voiture:

--- Elle est là-dedans...

Puis il a empoigné sa brouette et il est parti, à petits pas...

Ensuite, la porte de ma sanitaire s'est ouverte brusquement. Un soldat.

--- Qu'est-ce que tu veux?

--- Ce que je veux? me dit-il. Qu'on m'obéisse! C'est moi le chef. Le chef de l'Etat, c'est moi! Le général, c'est moi! A vos rangs!...

Il titube...

--- Calme-toi! Allons!...

--- Ça va! me répond-il. Et il lance la porte à toute volée. Puis il part en courant et se met à grimper le mur à demi écroulé de l'église. Il disparaît par une fenêtre.

*
*  *

Nous sommes arrivés à Cosne vers onze heures du soir. Les grilles de l'hôpital sont ouvertes. Il y a beaucoup de monde partout.

Dans la cour, ça grouille. Sur la route, le flot incessant coule, charriant de tout, jour et nuit.

Je descends de mon siège, je croise un officier:

--- Le médecin-chef? s'il vous plaît.

--- C'est moi, mais que voulez-vous?

Il m'a regardé, méfiant. Il a poursuivi:

--- Elles sont pleines vos voitures? Dans ce cas n'en débarquez aucun. Ce n'est pas la peine. On évacue.

Et il m'a planté là. Je ne l'ai plus revu.

Nous nous approchons, voulant voir de près cet étrange hôpital.

Affolées, des religieuses descendent les escaliers en courant et trottent dans les couloirs comme des souris.

Tout est rempli à pleins bords. Militaires et civils mélangés. La moitié sur le sol, dans les couloirs, dans les cuisines et jusque dans la cour.

Rouleau me dit (il était revenu):

--- Il faut mettre de l'ordre là dedans.

En une demi-heure une cantine est constituée. Les cuisines mises au pillage. De la soupe chaude, des restants de pâtes, de légumes, des oeufs sont dressés sur de grandes tables et à la lueur des chandelles, une foule de civils mangent..

Je passe du côté de la salle d'opération. Je demande à une infirmière:

--- Alors? On n'opère plus?

Je pensais à l'admirable organisation de Villiers, de Crouy.

--- Il n'y a plus rien, me répond-elle. Plus de médecins, plus de pansements, plus d'infirmiers. On nous a laissés en panne. Nous attendons l'ordre de partir. La moitié des blessés n'ont pas pu être soignés.

--- Attendez!

Je cours à ma voiture. La veille, j'ai volé! Oui, j'ai volé! J'ai pillé l'appartement d'un médecin. Voici comment:

On m'avait appelé sur la route. Des gens qui allaient partir:

--- Sanitaire!

--- Voilà!

Je m'étais rangé le long du trottoir, devant une petite maison.

--- Il y avait un médecin, m'avait expliqué une femme, qui logeait ici. Il est parti hier. II ne reviendra pas. Il y a chez lui des caisses de médicaments. Si ça peut vous servir...

En effet, il y avait là une vraie pharmacie. Du formol, de l'éther, du chloroforme, des vaccins, des sérums, des seringues, du coton, de la bourre, de la gaze, des agrafes...

Enlevé! J'en ai ramassé le plus possible et j'en ai bourré les coffres.

Tout ça vient à point aujourd'hui. Mon camarade et moi nous rentrons les bras chargés. Alors, on a commencé à travailler. Grâce au concours d'une infirmière en chef, nous faisons les « toubibs » pendant deux heures! Nous en avons bourré des plaies, déplacé des drains, des garrots, fait des ligatures...

Et puis, on nous a amené un lieutenant-médecin blessé au pied. Il n'a pas voulu se faire panser.

--- Non! Après!

Il s'est fait installer sur une haute chaise, à côté de la table d'opération. Et, là, sous ses ordres, d'après ses indications, on a continué en se relayant.

Puis, il a fallu porter les morts à la morgue. Il en mourait toutes les cinq minutes.

Sinistre musée Grévin, la morgue était pleine. II a fallu coucher tous ces morts grimaçants les uns sur les autres, à la lueur des bougies. Je reverrai toujours ces visages de cire, ces yeux fixes, ces bouches ouvertes comme des fours, ces narines pincées. J'aurai toujours le souvenir de cette odeur horrible, concentrée entre ces quatre murs, bien plus horrible que lorsqu'elle s'exhalait en plein air.

J'ai demandé à Dupac:

--- Tu as de la « gnole »?

--- Voilà! et il m'a tendu sa bouteille.

Dupac a toujours sa bouteille sur lui. Il est né à Changhaï. Il y a presque toujours vécu. Il a gardé de son séjour en Chine un bel optimisme et un perpétuel sourire. Il en a vu d'autres chez les Chinois. Là-bas, c'est la guerre, toujours. Et quand il n'y a pas la guerre, c'est anormal.

De plus, il est un peu sourd. Très commode dans les bombardements. II n'a jamais perdu son calme.

Sa « gnole » m'a brûlé le gosier, mais ça m'a fait du bien. A tripoter toutes ces chairs, vivantes et mortes, je crois bien que j'allais finir par tourner de l'oeil.

Il y avait beaucoup, beaucoup de pauvres gens debout dans cet hôpital. Ça manquait de chaises. On avait bien essayé de faire des bancs avec les planches et des caisses, mais c'était par trop rudimentaire. Au cours de mes pérégrinations à travers les couloirs, j'avais trouvé rentrée de la chapelle.

Victoire! Il y avait là une bonne centaine de chaises! Sous l'oeil un peu inquiet de la supérieure, nous avons déménagé le mobilier de la chapelle!

Au jour, on a chargé tout ce qu'on a pu de blessés dans les voitures et on a filé sur Bourges.

J'étais content. J'étais content parce que nous avions pu en tirer d'affaire, pas mal.

Il y en avait de rudement courageux. Entre autres, un petit gars qui riait tout le temps et qui nous a beaucoup aidés à le soigner. Il était pourtant bien touché. La cuisse brisée, un gros éclat enfoncé profondément lui avait entamé l'artère fémorale. Au moindre mouvement, le sang giclait. On lui avait mis un garrot, mais longtemps avant, sur les lignes, au triage. Impossible de le lui laisser.

Alors, il a fallu le hisser sur la table d'opération pour arranger tout ça. Il serrait les dents, un peu d'angoisse passait dans ses yeux... mais il ne perdait pas son sourire.

Les ambulances chargées à bloc, il restait une quinzaine de blessés à l'hôpital. Rouleau n'a pas voulu en démarrer:

--- Vous viendrez me reprendre, nous avait-il dit, quand vous aurez débarqué les autres. Vous prendrez des sanitaires vides, on enlèvera le reste.

C'est comme cela que nous l'avons perdu.

Bourges est de l'autre côté de la Loire, à quarante kilomètres à l'ouest. Un pont la traverse à Cosne. Un autre un peu plus loin, à la Charité.

Quand nous sommes revenus en face de Cosne, les ponts avaient sauté. La ville était aux mains de l'ennemi qui était prêt à passer la Loire. Impossible de traverser.

Nous sommes rentrés au P. C. qui se trouvait alors dans un petit village dont j'ai oublié le nom.

Sur un talus, nous avons ramassé un vieillard accroupi. Un petit vieux très ratatiné et qui était bien fou. Il arrachait des touffes d'herbe avec les racines et de la terre après, il fourrait ça dans sa bouche et mâchait, mâchait sans arrêt. Nous l'avons embarqué d'office. Dans la voiture, il a continué à mâcher, comme ça, à vide puisqu'il n'y avait plus d'herbe.

Ce soir-là, Akerman est rentré de Cosne, lui aussi, mais par un autre chemin. Il a vu les ponts sauter, lui, et il raconte:

« Et puis, tout à coup les avions sont venus. Moi, tu comprends, je m'étais flanqué sur le côté de la route. Crac! une première bombe lui est tombée en plein milieu, au pont! Toutes les voitures qui étaient dessus, tous les gens, bing! en l'air! Ça volait! Et puis, paf! tout est retombé dans la Loire! Tu parles d'un boulot! Tout ça, par paquets! Alors, une seconde bombe lui est encore tombée dessus, au pont. Une deuxième brèche. Moi, quand j'ai vu ça, je me suis avancé avec la bagnole. On me criait: « N'y va pas! Tu es fou! » « Des fois! » que je leur ai répondu. Je suis allé jusque sur le tablier du pont, tout près de la brèche, là où il n'y avait plus que du vide en dessous. J'ai ramassé un homme coupé en deux qui me tendait les bras! Puis des femmes et des gosses. Les avions étaient toujours là. Ils me surveillaient! Il y en a un qui a attendu bien gentiment que j'aie fini et quand, en marche arrière, tu comprends! c'était impossible de tourner là-dedans, j'ai regagné la rive, il a lâché son dernier paquet et alors, vlan! tout le reste a saute! Nettoyé, le pont!

 » C'est pas tout! Il y a un « pitaine » qui était là. Il avait tout vu. Il est venu vers moi: « T'es un brave! » qui m'a dit. « Donne-moi ton nom, tu es bon pour la médaille militaire! »

 » Sûr que je vais ravoir! »

Nous l'écoutons, amusés.

« Et puis, la preuve que c'est vrai! Regardez ma montre. Elle s'est arrêtée juste à la première bombe, là, vous voyez, à trois heures et demie! »

Durant les journées qui ont suivi, nous avons encore roulé vers le sud. Nous avons traversé de nouveaux villages détruits, contourné de nouveaux cratères de bombes, vu les mêmes voitures démolies, dont certaines étaient plaquées contre des murs, verticales!

Un soir, nous arrivons près de Limoges; à Saint-Yriex.

Il y a des hommes qui se réjouissent.

--- On se rapproche de Toulouse, disent-ils. On va revoir la femme, les petits!

Nous ne partageons pas cet optimisme. Nous n'avons pas envie de rire. On sent l'armistice, très proche. Evidemment, on va peut-être revoir les siens. Mais, après? Que se passera-t-il, après?

On traîne, on traîne dans les rues de la petite ville. Les voitures ont été parquées dans la cour de l'hôpital. Il n'y a pas de blessés dans cet hôpital. Des malades seulement. Ça ne nous intéresse pas... Sale période!

Et puis, un soir, on nous a dit:

--- C'est signé.

La première question qu'on a posée:

--- « Ils » gardent Paris?

--- Oui. « Ils » gardent Paris...

--- Alors!...

Et les bras retombent, découragés.

Puis le discours du Maréchal.

Repartir!

Nous n'avons pas été démobilisés tout de suite. Nous avons eu le plaisir, après cette tourmente, de faire un bon mois de camping en attendant les ordres. Ce mois nous a été salutaire. Il nous a permis de reprendre contact les uns avec les autres, de mieux nous connaître. Bien entendu, la section était bien réduite, mais la vie de sauvages que nous avons menée, dans les bois de Saint-Paul, près de Limoges, région assez rude, nous a tout de même fait grand bien.

*
*  *

Bien souvent encore, je songe à mes camarades du front. La section est dispersée maintenant, mais je les revois tous, de temps à autre, défiler devant mes yeux. Je revois Quinard, le grand Quinard, de Charleville, un fieffé chasseur, un vétéran de 14, médaillé militaire, toujours en avant, doué d'une vitalité prodigieuse et franc comme l'or. Je revois Herrera, net, précis. Thuard, le notaire, Dubois, Cooper et Freeman, qui ne quittait jamais son monocle, faisait son thé dans n'importe quelle circonstance et demandait un bain sous les bombardements! Allard, Estevez, Richard.., et les autres.., tous les autres!

Ce n'est pas sans mélancolie que je songe à cette septième section et à cette courte guerre à laquelle nous prîmes part et qui nous en a tant appris. Il est une chose incontestable: celui qui a fait une guerre en sait plus que celui qui est resté chez lui. Je ne veux pas dire par là qu'il a accumulé des souvenirs « documentaires ». Cela ne compte pas dans la vie. C'est plus profond. Il acquiert une maturité, cette maturité que donne la connaissance des hommes devant le danger.

Nous aurions encore pu faire bien des choses, soulager bien des misères. Les Sections sanitaires automobiles du front étaient remarquablement organisées. Elles ont accompli une oeuvre splendide dans l'ensemble. Il est à souhaiter qu'elles revivent, mais dans la paix. Le but de leur présidente et fondatrice, Mme de Carbuccia, est d'affecter les voitures à des oeuvres sociales. Il y a tant à faire dans les campagnes. Il y a encore tellement de villages retirés où la population végète dans la maladie, dans la saleté et dans la misère. Il est question d'utiliser les voitures récupérées, les glorieuses voitures qui connurent le feu, au soulagement. de ces populations. Elles passeront à date fixe dans les campagnes. Des consultations gratuites seront données. Les voitures seront chargées de médicaments, de vivres et c'est pleins d'espoir et de joie que les pauvres gens, « à qui tout est peine et misère », verront déboucher, à l'entrée de leur village, la 3, la 9, la 11 ou la 14!

Bien des voitures ont déjà été affectées, à l'heure actuelle, à des oeuvres de l'enfance. Les autres dorment au fond des garages, elles attendent...

Et la Section se retrouvera un jour...

Marseille et Neuchâtel, mai-juillet 1941.

 

FIN

 

ACHEVÉ D'IMPRIMER
LE 30 OCTOBRE 1941 SUR LES PRESSES
DE L'IMPRIMERIE CENTRALE S.A.
A NEUCHATEL (SUISSE)